/news/homepage

La scientologie étend ses tentacules

Michel Jean

Dans son enquête sur l'Église de scientologie, l'équipe de JE a constaté que le mouvement étend ses tentacules au Québec, notamment dans le milieu des affaires.

La scène a tout d'un déjeuner d'affaires comme les autres. Pendant une heure et demie, Sylvain McDuff, consultant en management, explique à des propriétaires et gestionnaires de PME comment ses méthodes de gestion peuvent les aider.

L'homme d'une cinquantaine d'années, diplômé du Collège d'administration Hubbard en Californie où l'on forme des consultants WISE (World Institute of Scientology Enterprises), insiste sur le caractère unique de son système. Mais il ne mentionne jamais que son auteur est le même que celui qui a fondé l'Église de Scientologie, L. Ron Hubbard.

La méthode que McDuff expose insiste sur l'organisation et la hiérarchisation des tâches, deux valeurs fortes de la scientologie. Un membre de l'équipe de JE assiste à cette rencontre muni d'une caméra cachée.

Quand il demande au consultant s'il existe un lien entre son programme et la scientologie, le consultant nie avec force. «Ron Hubbard a écrit de nombreux livres dit-il, dont certains pour aider les groupes à fonctionner plus efficacement. J'utilise les œuvres qu'il a écrites sur le management. La scientologie est une philosophie religieuse. Il s'agit d'une chose distincte.»

La nébuleuse scientologue

Le système d'administration développé par L. Ron Hubbard que Sylvain McDuff a étudié et importé s'appelle WISE, World Institute of Scientology Enterprises. Et pour le principal expert en scientologie au Canada, le professeur Stephen A. Kent, de l'Université d'Alberta Scientologie et WISE ne font qu'un. WISE n'est d'ailleurs à son avis qu'une partie de la nébuleuse scientologue.

WISE (gens d'affaires), Narconon (lutte contre la toxicomanie), Criminon (lutte contre la criminalité), la Commission des Citoyens pour les droits de l'Homme (anti-psychiatrie), Applied Scholastics (éducation), toutes ces organisations défendent et font la promotion des idées du mouvement, tout en se prétendant indépendantes de l'Église.

«Ces programmes - et WISE en est un bon exemple - représentent pour la scientologie une façon de faire pénétrer ses soi-disant techniques dans la communauté d'affaires, explique le professeur Kent. L'objectif, c'est de faire passer les manières et les idées de la scientologie. Les questions morales et la façon de s'occuper des critiques suivront.»

Une des entreprises clientes du Groupe McDuff affirme à JE qu'un des associés s'est converti à la scientologie après avoir suivi ses formations. Cela a provoqué des tensions qui ont mené à son départ. Un cadre d'un autre client soutient de son côté que les méthodes de WISE provoquent des malaises chez les employés non-scientologues.

Sylvain McDuff a refusé d'accorder à JE une entrevue télévisée. Au cours d'une conversation téléphonique il a réitéré que ses méthodes étaient distinctes de la philosophie religieuse de l'Église de Scientologie et qu'il s'en tenait dans ses formations aux principes de management élaborés par Ron Hubbard et d'autres qu'il a lui-même développés.

Faut-il revoir le statut de la Scientologie au Canada?

L'Église de Scientologie bénéficie d'une exemption de taxes municipales grâce au statut de corporation religieuse que lui accorde le Québec. Le Canada lui reconnaît le titre d'organisme sans but lucratif. De plus, Narconon, qui traite les toxicomanes avec les méthodes de Hubbard, a le statut d'organisme de charité. Les dons deviennent donc en partie déductibles d'impôt.

L'Église de Scientologie a refusé la demande d'entrevue de JE. Dans un courriel, son porte-parole explique que son mouvement répond aux critères et que «la décision prise par le Gouvernement du Québec en 1993 de reconnaître la Scientologie en tant que religion n'est donc pas matière à controverse.»

Au moins un politicien ne partage pas cet avis. La sénatrice Céline Hervieux-Payette se demande bien comment un mouvement déjà condamné pour escroquerie en bande organisée en France et pour abus de confiance en Ontario en 1992 a pu, un an plus tard, obtenir le statut de corporation religieuse au Québec. «En Ontario ils ont fait une enquête en profondeur pour découvrir qu'ils avaient infiltré différents ministères et la GRC.»

La sénatrice se dit «atterrée» de voir qu'une organisation comme l'Église de Scientologie bénéficie d'un tel traitement.

Dans la même catégorie