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La Chine à l'assaut du Québec

Jean-Guy Gougeon et Jean-François Cloutier

Alors que ce sont les Américains qui avaient jadis la main haute sur les mines du Québec, les compagnies asiatiques s'impliquent de plus en plus dans le Nord québécois. Un phénomène qui n'est pas sans inquiéter des experts, puisque des entreprises sont contrôlées directement par le gouvernement chinois.

Si le Québec a fait des pas de géant depuis 50 ans, force est de constater qu'il contrôle peu de minières qui exploitent son sous-sol. Une situation qui divise les experts.

La mine d'or Eleonore à Opinac (Baie James). (Agence QMI)

Sur les 23 mines en activité au Québec, 15 ont leur siège social à l'extérieur de la province. De ce nombre, neuf sont dirigées depuis une autre province canadienne et les six autres ont des actionnaires principaux d'origine internationale, selon Bloomberg et l'Association minière du Québec (AMQ).

Mais la grande surprise, c'est la présence accrue des investisseurs asiatiques, qui commencent à prendre de plus en plus de place dans le paysage minier québécois.

Quatre grands projets miniers ont maintenant reçu des investissements majeurs de la part de la société chinoise Chengdu Tianqi Industry Group, l'indienne Tata Steel et la japonaise Japan Oil & Gaz Metals.

Chinois, Coréens, Japonais et Indiens s'intéressent principalement au fer, mais aussi aux terres rares qui entrent dans la fabrication, en Asie, des téléphones intelligents.

«Dans le secteur minier, les Chinois sont les plus actifs au Canada, même si les Coréens et les Indiens le sont aussi. Ils fournissent les capitaux que le marché domestique n'arrive pas à fournir», a souligné l'avocat David Massé, associé chez Stikeman Elliott spécialisé dans le secteur minier.

M. Massé indique qu'une certaine influence politique est visible dans les décisions prises par les sociétés minières chinoises, qui chercheraient ainsi à sécuriser l'approvisionnement en ressources nécessaires à l'industrialisation du pays.

Des milliards en investissements

Récemment, l'implication des Chinois dans les mines québécoises s'est traduite par l'injection de 240 millions $ de la part de l'entreprise chinoise Wuhan Iron & Steel (Wisco) dans un projet de mine au Lac Bloom, sur la Côte-Nord, estimé à quelque 650 millions$.

Le projet est piloté par la société torontoise Consolidated Thompson Iron Mines, mais Wisco détient 19,9% des actions de Consol Thompson et 25% des actifs du projet du Lac Bloom.
En janvier 2011, Cliffs Natural Resources, déjà propriétaire de Mines Wabush, a acquis la mine du Lac Bloom pour 4,9 milliards$.

Quelques mois après l'acquisition, Wisco a conclu un accord avec l'entreprise torontoise Adriana Resources en vue du développement d'un projet minier de 13 milliards $ au Lac Otelnuk, à 170 km au nord de Schefferville.

Le géant chinois s'est engagé à investir 120 millions$ contre une participation de 60 % du projet, Adriana détenant le reste.

Wisco est aussi partenaire de Century Iron Mines, qui compte développer un projet minier sur la propriété Attikamagen, en territoire labradorien. Tout comme Wisco, Century Iron Mines et son autre partenaire, Minmetals, sont la propriété du gouvernement chinois.

Au printemps dernier, le plus important producteur d'acier de Chine, Hebei Iron & Steel, a investi 194 millions $ dans la société Alderon Iron.

La société Alderon, qui s'apprête à exploiter une mine au Labrador, a obtenu un engagement financier de 400 millions $ de la part des Chinois. Le promoteur compte toujours entreprendre la construction d'installations en 2013 à Fermont.

Forte de l'appui de l'aciériste chinois et d'un accès au marché de l'Empire du Milieu, Alderon Iron Ore Corporation est désormais en phase de devenir une compagnie de classe mondiale, selon ses dirigeants.

Selon l'avocat David Massé, les participations ont jusqu'ici été minoritaires, sauf dans un cas. « Les années nous diront quel sera l'impact de ces investissements, mais, en ce moment, c'est plutôt positif », a-t-il soutenu.

«On dort au gaz»

En entrevue, l'économiste indépendant Ianik Marcil s'est montré plus inquiet de la présence presque exclusivement étrangère dans les plus gros projets du Plan Nord.

« Pour l'instant, on laisse des entreprises étrangères extraire des cailloux de notre sous-sol et repartir avec pour produire des biens à forte valeur ajoutée », a-t-il dit.

Selon l'expert, le Québec manque l'occasion de bâtir une véritable filière métallique, à l'instar de l'écosystème industriel qui s'est bâti autour de l'hydroélectricité. « On dort au gaz », a-t-il critiqué.

Autres investissements asiatiques

Il n'y a pas que les entreprises chinoises qui ont un œil sur les ressources de la Belle Province. Au début de l'année 2011, le groupe indien Tata Steel s'est associé à l'entreprise canadienne New Millennium Iron pour former Tata Steel Minerals Canada. Dans cette entité, le groupe indien détient 80% des actions et New Millennium 20%.

Cette dernière doit livrer d'ici la fin de l'année sa première production de fer DSO (Direct Shipping Ore) depuis les anciennes installations de la minière IOC à Schefferville, fermées depuis 1982.

Le projet DSO prévoit l'extraction de minerai et son expédition sans traitement aux installations du groupe Tata Steel, qui s'est engagé à acquérir la totalité du minerai extrait des anciennes mines.

Par ailleurs, Tata Steel a annoncé son engagement dans le projet Taconite, estimé à 4,8 milliards $, qui consiste notamment à extraire le minerai des sites LabMag et Kémag (neuf milliards de réserves ferreuses). LabMag est situé en territoire labradorien et Kémag au Québec.

Le minerai concentré sera ensuite transformé à Sept-Îles avant d'être expédié sur les marchés. L'exploitation est prévue pour environ 2015.

Les Japonais à Strange Lake

La société Japan Oil & Gaz Metals (JOGMEC) est engagée dans le développement d'un projet minier de terres rares sur la propriété Ytterby, à 200 km au nord-est de Schefferville.
L'instigatrice du projet est la société montréalaise Midland Exploration, qui a conclu un partenariat avec JOGMEC.

Midland a acquis Ytterby à l'automne 2009 et a conclu une entente avec JOGMEC le printemps suivant. Les deux sociétés détiennent maintenant la propriété à parts égales.

JOGMEC, qui relève du ministère japonais de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie, a pour mandat d'investir dans des projets de développement minier partout dans le monde, afin d'assurer à l'industrie japonaise un approvisionnement constant en ressources naturelles.