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Bras de fer pour entrer dans les épiceries

Denise Proulx

Bien des obstacles empêchent encore les agriculteurs, surtout les petits, de vendre leurs produits aux grandes surfaces. Pour manger local, il faudra instaurer de vraies conditions favorables, selon un spécialiste de la distribution agroalimentaire.

Les difficultés des producteurs agricoles vont de l'obligation de payer entre 500 dollars à 50 000 dollars l'unité, pour obtenir que chacun des produits obtienne un numéro de référencement. Les producteurs doivent ensuite attendre trois mois pour recevoir le paiement de leur livraison, sans compensation pour la consignation ni promesse d'achat.

«Ils doivent aussi offrir des primes au marchand pour obtenir une meilleure présentation sur les tablettes», a expliqué le professeur de marketing Normand Bourgault, de l'Université du Québec en Outaouais (UQO). Ce spécialiste a identifié au moins 20 barrières majeures empêchant l'entrée des aliments locaux dans les supermarchés, même si l'organisme Aliments du Québec a certifié 16 500 produits, cultivés et transformés au Québec.

Le professeur a également observé que les chaînes exercent une pression sur les épiciers qu'ils s'approvisionnent auprès de l'entrepôt central de leur bannière s'ils veulent profiter de primes et augmenter leur marge de profits. «Pour le producteur québécois, ça lui impose des obligations de volumes de production énormes. Il doit pouvoir alimenter le plus grand nombre d'épiceries possible», a dit Normand Bourgault.

Dans la foulée des annonces publiques en faveur de l'achat local, le professeur soupçonne les grandes chaînes d'alimentation et de détail de faire du «verdissage de marque» («greenwashing») plutôt que de réels efforts pour soutenir la production agricole locale.

«Les consommateurs cherchent des produits locaux, ils ont une grande confiance dans leur qualité et ils ont un sentiment d'appartenance à leur territoire. Ils veulent aussi aider les producteurs locaux à bien gagner leur vie. Mais l'un des problèmes, c'est qu'aucune chaîne n'utilise la même définition de ce qu'est le produit local», a-t-il déploré.

Ainsi, pour Normand Bourgault, un produit local devrait obligatoirement provenir de la région où se trouve le détaillant, ou dans un rayon de 150 kilomètres au maximum. Quant au produit artisanal, il devrait être reconnu par ses pairs et l'entreprise ne devrait pas dépasser les 15 employés, incluant le producteur.

«Ça presse que le gouvernement définisse clairement les termes. Car énormément de producteurs ont de la difficulté à entrer leur production dans les supermarchés. C'est une légende de dire qu'ils vendent des aliments québécois», a-t-il soutenu.

Politique d'achat local

En réplique aux propos du professeur Bourgault, Provigo Loblaw a affirmé que les supermarchés d'une province s'approvisionnent chez les producteurs de la même province, chaque fois que c'est possible. «Nous avons pris un engagement pour que le bœuf et le porc soient fournis exclusivement par des producteurs canadiens. Ça fait partie de notre programme national de responsabilité sociale d'entreprise», a indiqué Hugues Mousseau, porte-parole de Provigo.

Il n'existe pas de politique d'achat local chez Sobeys, mais la chaîne de supermarchés se targue d'avoir été la première à diffuser le logo «Aliments du Québec». «Le producteur local peut cogner à la porte et s'entendre avec le proprio du magasin qui utilise la bannière. Mais on est très sévère sur les règles de sécurité alimentaire», a expliqué Anne-Hélène Lavoie, conseillère principale au service des communications.

Quant à Metro, après avoir annoncé sa politique d'achat local au début du mois de mai, l'entreprise a lancé trois projets-pilotes dans les régions de Lanaudière, le Centre-du-Québec et Chaudière-Appalaches pour identifier les produits régionaux.

«On est d'accord pour que le gouvernement investisse davantage pour [promouvoir] les aliments du Québec. Mais il reste beaucoup de travail à faire en amont, pour valoriser nos produits d'ici, expliquer pourquoi ils sont plus chers», a dit la porte-parole de Metro, Marie-Claude Bacon.