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Cinq ans après l'abandon de la violence

Le Pays basque espagnol aux urnes dimanche

Michaela Cancela-Kieffer et Daniel Bosque | Agence France-Presse

Les habitants du Pays basque espagnol iront aux urnes dimanche, en paix cinq ans après l'abandon de la violence par l'organisation indépendantiste ETA, même s'ils devraient voter pour les partis qui demandent davantage d'autonomie envers Madrid.

«Ce qui me surprend le plus c'est la manière dont le sujet de la paix et de la fin de la violence a vieilli», témoigne le secrétaire général pour la Paix du gouvernement basque Jonan Fernandez: «c'est comme si 25 ans s'étaient écoulés» et pas cinq.

Les deux millions d'habitants du Pays basque, région industrielle du nord où l'ETA a mené pendant 40 ans une lutte violente pour l'indépendance, «veulent tourner la page», résume aussi l'avocat Xabi Etxebarria avant ces élections organisées au Pays basque et en Galice (nord).

Le dernier attentat de l'ETA remonte à 2010, et il a été commis en France. Le 20 octobre 2011, le groupe armé a renoncé définitivement à la violence.

Depuis, il veut négocier sa dissolution avec l'Espagne et la France en échange d'une amnistie ou d'un regroupement de ses quelque 350 membres emprisonnés dans ces deux pays.

Paris et Madrid refusent: on ne négocie pas avec des «terroristes» et l'ETA mourra d'elle-même, disent-ils à l'unisson.

Avant, «nous étions effrayés tout le temps. Nous, on a vécu l'explosion d'une bombe près de chez nous. Toutes les vitres brisées, la petite qui pleurait», se souvient Clara Gonzalo, 81 ans. «Maintenant on vit», ajoute la vieille dame, venue avec son mari s'émerveiller devant le coucher de soleil sur la promenade bordant la célèbre plage de la Concha, à Saint-Sebastien.

«Le Pays basque (...) se trouve à la frontière, diffuse, entre mémoire et oubli», explique aussi le député socialiste Eduardo Madina, victime à 26 ans d'un attentat pour sa militance au Parti socialiste, qui s'opposait aux indépendantistes.

Même les paysages ont changé, ajoute-t-il en évoquant la disparition des graffitis faisant l'éloge de l'ETA.

Il craint cependant l'oubli et l'indifférence pour les victimes.

«Il faudra quand même refermer le dossier», par un travail de mémoire, estime aussi Jonan Fernandez: «faire que les blessures soient soignées même si ce n'est pas en tête des priorités de la société».

Le Parti nationaliste basque au pouvoir (PNV, conservateur), défend à la fois ce travail de mémoire et un désarmement organisé de l'ETA.

Avec la fin des années de violence -- 829 morts attribués à l'ETA, 150 à des violences policières et des groupes proches de la police comme les GAL, des milliers de blessés dans des attentats -- le chômage est en tête des préoccupations pour 58,2% des habitants, selon l'institut MyWord. L'ETA n'inquiète que 1% des personnes interrogées.

L'économie reste le principal sujet d'inquiétude même si la qualité de vie est louée, avec un chômage à 12,5% contre 20% au niveau national et des dépenses de santé par habitant bien au-dessus de la moyenne.

Le PNV et les indépendantistes s'appuient sur cette «exception basque» pour faire campagne.

Selon les sondages, le PNV devrait arriver premier et garder un tiers des 75 députés du Parlement régional. Il serait suivi de la gauche indépendantiste (EH Bildu), avec quelque 17 députés.

EH Bildu refuse de condamner ouvertement l'ETA mais souhaite «avancer dans la réconciliation».

Il est concurrencé par le parti de gauche radicale Podemos, localement «Elkarrekin (Ensemble) Podemos», favorable au droit à l'autodétermination, qui pourrait rafler 15 sièges, au détriment aussi des socialistes.

Ainsi, les deux grands partis nationaux, le Parti socialiste et le Parti populaire (droite) seraient relégués à la quatrième et cinquième places.

«Tout ce qui est mauvais vient de Madrid (...) la pensée unique nationaliste continue à s'imposer. Si tu n'es pas nationaliste, tu te tais», dénonce Inaki Oyarzabal, sénateur du PP, estimant que cela ne «correspond pas à la réalité sociologique».

Le président du gouvernement basque sortant Inigo Urkullu (PNV) promet de lutter pour une «souveraineté partagée» avec Madrid, même si le Pays Basque est déjà la région la plus autonome d'Espagne.

Mais il n'a pas l'intention de déclencher une crise à la manière des indépendantistes de Catalogne (nord-est), qui menacent de faire sécession en 2017. L'indépendance, répète-t-il est «un concept du passé».