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Enquête «J.E.»

L’armée canadienne en guerre contre les gais

Pierre-Olivier Zappa - TVA Nouvelles

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Les Forces armées canadiennes ont mené une guerre sans merci contre leurs militaires homosexuels. Dans un passé récent, des centaines de soldats gais ont été intimidés, torturés et congédiés en raison de leur orientation sexuelle. L’émission J.E. lève le voile sur une page sombre de notre histoire.

« L’armée a complètement gâché ma vie. Ils m’ont scié les deux jambes. Je ne m’en suis jamais remis », confie Lucie Laperle, ancienne militaire. Elle est l’une des centaines de victimes d’une campagne ultra-secrète lancée par l’état-major de l’armée.

De 1976 à 1992, un règlement stipule que les gais souffrent d’une « déviance sexuelle », comparable à la « bestialité » ou à la « grossière indécence ». Les homosexuels devaient être identifiés et congédiés en toute discrétion.

PHOTO 1 – LUCIE LAPERLE

« Pendant plusieurs années, j’ai caché mon homosexualité au sein de l’armée. Mais un jour, des enquêteurs anti-gais m’ont interrogée pendant deux heures. Ils m’avaient suivie sept jours sur sept, pendant un mois. Mes sorties dans les clubs gais, mes fréquentations, mes déplacements... », se souvient-elle. 

Des enquêteurs spéciaux des Forces ont mené des centaines d’enquêtes sur des soldats gais avant de les congédier. Des rapports obtenus par l’émission J.E. révèlent leurs techniques draconiennes.

« Ils m’ont espionnée et ils m’ont suivie dans les bars de Toronto. Ils ont aussi pris des photos de moi, à la maison », s’indigne madame Laperle. Une fois la preuve amassée, les soldats ont subi des interrogatoires souvent musclés.

« Pendant l’interrogatoire, les enquêteurs me hurlaient : êtes-vous lesbienne ? Aimez-vous les femmes ? À un moment, j’ai craqué, car ils savaient tout de ma vie intime », raconte-t-elle. Avant d’être expulsée, elle sera internée dans un hôpital psychiatrique en Ontario, pendant plus de deux mois. « Ils voulaient savoir si je pouvais guérir de mon homosexualité ».

Des centaines de victimes

Des centaines de militaires homosexuels, aux quatre coins du Canada, ont vécu les mêmes traitements inhumains.

À la fin des années 80, la vie et la carrière de Dany Pelletier ont basculé. « J’étais un de leur top, et du jour au lendemain, je suis devenu une honte. Je devais quitter rapidement », relate cet ancien tireur d’élite du premier commando.

PHOTO 2 – DANY PELLETIER

Il se souvient du climat de paranoïa qui régnait chez ses collègues gais, à l’échelle du pays. « Je jouais le jeu. J’inventais des histoires avec des femmes pour ne pas donner d’indices. C’était une mise en scène très difficile pour moi. »

Dany a perdu son emploi au terme d’une vaste enquête sur sa vie personnelle. «Ils m’ont montré des photos de moi et de mon copain, assis sur le divan à la maison. C’était le choc. Je n’avais plus le choix d’avouer. Quelques heures plus tard, j’étais mis à la porte après plus de 20 ans de service. »

Impossible de contester l’homophobie

Caporal Diane Vincent s’est battue pendant trois ans après son congédiement, en 1982, convaincue d’être victime d’une grave injustice.

« Je n’arrivais pas à y croire, j’étais en pleine négation. J’ai essayé de m’adresser à tous les paliers de l’armée. Ils me répondaient toujours qu’il s’agissait d’une décision finale en raison de mon homosexualité. »

PHOTO 3 – DIANE VINCENT

À l’époque, impossible pour les soldats de s’opposer aux sévices homophobes. La purge est ordonnée par le plus haut dirigeant des Forces canadiennes, le général Ramsey Withers, nommé par Pierre-Elliot Trudeau.

 J.E. a obtenu un document secret signé de la main du général, dans laquelle il expose ses préjugés homophobes. « Les Forces ont la responsabilité d’offrir un milieu acceptable à la plupart de ses membres et doivent éviter de recruter ou de garder des personnes ayant des comportements inhabituels comme l’homosexualité. [...] Aux yeux des Canadiens, un organisme militaire qui recruterait des homosexuels ne serait pas un endroit convenant à leurs enfants. », écrit-il dans une lettre confidentielle au milieu des années 80.

Des séquelles permanentes

« Pour survivre, j’ai même pensé tuer pour être certaine d’avoir un toit sur la tête. J’ai fait des vols. J’ai pensé au suicide », confie l’ancienne militaire Joyce Ward.

À la fin des années 80, elle se souvient d’avoir reçu des électrochocs lors d’un interrogatoire mené par des enquêteurs spéciaux. « Un moment donné, je me perdais. Je ne savais plus où j’étais rendu. Quand je me suis réveillée, j’avais du sang sur le côté de la tête », relate-t-elle.

PHOTO 4 – Joyce Ward

Comme plusieurs de ces anciens collègues gais, elle demeure sans emploi et tente de trouver de l’aide psychologique et financière. « Ma vie est gâchée et l’armée refuse de prendre ses responsabilités », s’indigne-t-elle.

À ce jour, les victimes de la guerre aux homosexuels n’ont jamais reçu d’excuses ni d’indemnisations de la part des Forces canadiennes. Le gouvernement fédéral refuse de reconnaitre les traitements inhumains qu’il a infligés à ses propres soldats.

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