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Le rendement à court terme, une menace pour nos entreprises

«Les Québécois ont perdu la fierté de leurs entreprises»

Martine Turenne | Argent

JOEL LEMAY/AGENCE QMI

Auparavant, les petits investisseurs québécois conservaient leurs actions en bourse en moyenne 10 ans. Aujourd’hui, à peine quatre mois. Quelque chose a changé dans notre rapport aux entreprises. Et pas pour le mieux, dit Gaétan Morin, président et chef de la direction du Fonds de solidarité FTQ.

«Les Québécois ont perdu la fierté de leurs entreprises», dit-il.

Et cette tendance va se poursuivre avec les robots-conseillers et la numérisation des portefeuilles. «Pour le robot, ce n’est pas important qui est actionnaire! Les fonds mutuels dépersonnalisent le lien entre l’investisseur et la compagnie. Ma mère avait le sentiment d’être propriétaire de l’entreprise dont elle détenait des actions. On est devenu des investisseurs. On n’est plus fier d’être propriétaire, on ne sait même pas, souvent, qu’on possède des actions de telle ou telle entreprise québécoise.»

Conséquence de tout ça pour les sociétés publiques : les investisseurs, les conseils d’administration et les dirigeants s’alignent sur des objectifs de rendement financier à court terme, plutôt que sur le développement à long terme de leur entreprise.

Et ils la vendent plus facilement, pour faire plaisir aux actionnaires... qui ne savent pas toujours qu’ils le sont.

La tyrannie des trimestres

Gaétan Morin aimerait que d’autres aspects que la rentabilité à court terme entrent en considération. Un mouvement prend de l’ampleur aux États-Unis, axé sur le développement durable.

«On rémunère les hauts dirigeants sur la rentabilité, bien sûr, parce que c’est essentiel pour la croissance, mais aussi sur d’autres objectifs extrafinanciers, comme la qualité des produits, la réduction des émissions de gaz à effet de serre, ou la satisfaction de la clientèle, qui est si importante», dit-il.

C’est le capital patient, par opposition à la tyrannie des trimestres. «Nos entrepreneurs sont obligés de performer sur du court terme », dit le président et chef de la direction du Fonds de solidarité FTQ.

Et lorsque survient une offre d’achat hostile, les administrateurs sont démunis. Ils doivent d’abord et avant tout agir dans l’intérêt des actionnaires, note Gaétan Morin. «La réglementation canadienne sur les valeurs mobilières actuelle les prive de la possibilité d’évaluer une offre en fonction d’intérêts à long terme et de l’ensemble de leurs parties prenantes.»

Plusieurs États américains disposent de telles mesures. Elles permettent au conseil d’administration de prendre en considération les fournisseurs et les employés de l’entreprise, et son impact dans la société dans laquelle elle évolue. «L’entreprise est un acteur important.»

Le Québec gagnant au jeu des sièges sociaux

«Le Québec va continuer de perdre des sièges sociaux, malheureusement, croit Gaétan Morin, mais un de perdu, trois de rachetés.»

En effet, selon des données récentes, 87 entreprises québécoises sont passées aux mains d’intérêts hors Québec entre 2010 et 2016, alors que 258 entreprises hors Québec ont été acquises par des entreprises d’ici. Le Québec gagne aussi sur la valeur moyenne des transactions, souligne-t-il : les ventes d’entreprises québécoises s’élevaient à 392 millions$, contre 447 millions $ pour les acquisitions réalisées par des entreprises d’ici.

Malgré ces chiffres «positifs», le Fonds de solidarité veut agir plus directement : il investit 500 millions$ pour acquérir des blocs d’actions d’entreprises québécoises inscrites en bourse, stratégiques pour l’économie du Québec, et susceptibles d’être une cible pour des investisseurs étrangers. «Ce n’est pas une somme énorme, dit Gaétan Morin, mais j’encourage d’autres investisseurs institutionnels, gestionnaires de fonds, caisses de retraite et institutions financières, à investir davantage dans nos sociétés publiques. En plus d’être rentable, cela permettrait de renforcer la propriété québécoise des entreprises d’ici.»

Et il faut continuer de bâtir d’autres entreprises, poursuit Gaétan Morin. «Selon des sondages, les intentions de démarrer une entreprise augmentent chez les Québécois. Mais il faut que ceux qui en ont l’intention le fassent et pour ça, il faut s’assurer qu’ils aient accès à du capital. »