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Six mois après l'attentat de Québec

Sept balles qui ont changé sa vie

Nicolas Lachance | Agence QMI

Six mois, jour pour jour, après l’attentat à la grande mosquée de Québec, Aymen Derbali s’est confié au «Journal de Montréal». L’homme de 40 ans revient de loin. Le soir de l’attentat, ce conseiller en technologie de l’information a reçu sept balles en essayant de dissuader le présumé tireur Alexandre Bissonnette de s’en prendre à ses «frères».

Dans les heures qui ont suivi la tragédie, il a été qualifié de héros par plusieurs pour avoir tenté de désarmer le tueur, comme l’épicier et géologue Azzedine Soufiane, qui y a laissé sa vie.

 

Chaque jour depuis, le quadragénaire est hanté par le regard du tueur.

«J’ai essayé que le nombre de victimes soit minimisé. J’ai attiré son attention vers moi», a-t-il relaté au «Journal de Montréal» dans la première entrevue accordée depuis le triste soir du 29 janvier dernier.

«Je le fixais du regard. J’étais très proche de lui», ajoute-t-il, la voix faible et brisée.

Une balle dans la moelle épinière

Aymen Derbali a reçu à bout portant une balle au menton, trois dans le ventre, une au bras, une près du cœur et une autre qui est toujours coincée dans le haut de son dos dans sa moelle épinière. Des fragments de balles sont aussi toujours encastrés dans son corps. Son geste courageux aura sans doute sauvé la vie à plusieurs fidèles qui se trouvaient derrière lui.

«On était vraiment pris au piège. Tout le monde pensait qu’il serait la prochaine victime. Il aurait pu tuer plus de monde. Lorsqu’il a voulu tirer sur d’autres personnes, son réservoir était vide. Il s’apprêtait à tuer une personne qui cachait une petite fille sous son corps», explique Aymen assis dans son fauteuil roulant.

Nous l’avons rencontré à l’Institut de réadaptation physique de Québec, où il séjourne depuis qu’il est sorti de l’hôpital. Chaque jour, il multiplie les séances de physiothérapie et d’exercice afin de retrouver une certaine dextérité dans le haut de son corps et apprendre à vivre sans l’usage de ses jambes.

Depuis peu, le diagnostic est tombé : le père de trois enfants ne marchera plus jamais. Il n’en demeure pas moins que c’est un miracle qu’il ait ouvert les yeux à nouveau après avoir été plongé deux mois dans un profond coma qui avait été provoqué par les médecins.

«Mon heure n’était pas venue», dit-il.

Horreur et justice

Le réveil n’a toutefois pas été facile. Cloué à son lit d’hôpital, Aymen était aux prises avec de fortes angoisses et faisait constamment de mauvais rêves.

«Le premier mois, je dormais avec des médicaments. Insomnie, anxiété... Le fil des événements me revenait tout le temps», explique-t-il, les yeux pleins d’eau, baignés par ces tristes souvenirs.

Encore aujourd’hui, il entend les coups de feu et les voix des personnes qui étaient à la mosquée ce soir-là. Il revoit mourir devant ses yeux Aboubaker Thabti, son grand ami tunisien. Il entend les cris de détresse, les voix de ses frères.

Pour Aymen, il est difficile de pardonner à l’auteur de cette tuerie. L’important, mentionne-t-il, c’est que « justice soit faite ». Selon lui, le tireur avait bien planifié son acte. «Tout était prémédité», précise l’homme.

Il espère que l’accusé ne plaidera pas « la folie momentanée », assurant que le soir de l’attentat, Alexandre Bissonnette semblait en plein contrôle de ses moyens. «Il était déterminé. Puis, il était venu faire du repérage au préalable.»

Vivre ensemble

Aymen a encore de la difficulté à croire qu’un tel geste a pu se produire à Québec, une ville qu’il qualifie de paisible et qui l’a accueilli il y a 16 ans. Et, après avoir vu cette horreur, il avoue craindre de nouveaux gestes haineux et il est inquiet pour ses enfants. Mais, cette peur, il veut la combattre et prône la paix.

«Il faut continuer de vivre en harmonie avec nos concitoyens québécois. Il faut continuer à ouvrir nos portes et braver la peur et la crainte», a-t-il terminé, fixant son regard mélancolique au sol.

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