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Plus de 12 heures avec les demandeurs d'asile

Une nuit sur la route des migrants de Plattsburgh au rang Roxham

Benoît Philie | Agence QMI 

Agence QMI, Toma Iczkovits

Des taxis bondés de migrants se succèdent même la nuit sur le petit chemin Roxham, qui mène directement au Québec en partance de Plattsburgh. En moins de deux mois, plus de 8000 personnes ont décidé de tout laisser derrière aux États-Unis ou en Haïti pour demander l’asile au Canada, en traversant dans le bois avec leurs enfants et leurs énormes valises.

Le Journal a passé plus de 12 heures dans l’État de New York, tout près de la frontière canadienne, et a assisté à la fuite d’une centaine de ces migrants vers le nord.

16 h 30

Le chemin Roxham était encore un rang tranquille de campagne, il y a quelques mois. Il est devenu depuis le début juillet le chemin de prédilection de milliers de migrants qui veulent entrer au Canada de manière irrégulière.

Deux voitures de taxi en provenance de la station d’autobus de Plattsburgh viennent de déposer neuf Haïtiens, dont cinq enfants.

La scène se répète. Le policier du côté canadien les avertit tour à tour qu’ils s’apprêtent à traverser illégalement et qu’ils seront arrêtés.

Comme la majorité des migrants, ils passent tous, sans aucune hésitation, en regardant droit devant dans le chemin de terre qui mène à un petit campement administratif érigé en sol québécois.

Une dizaine de douaniers et de policiers y travaillent, sous une tente blanche, où sont installées des tables et plusieurs chaises.

16 h 40

Une nuit sur la route des migrants 1

 

Jonas Julien, un Haïtien de 29 ans, sort d’un véhicule avec sa femme et son petit de 3 ans. «Nous avons quitté Haïti pour aller au Brésil. Ensuite, nous sommes allés en Floride pour un an, mais nous devons partir à cause de [Donald] Trump.»

Il parle français, espagnol et créole, mais comprend difficilement l’anglais. Le policier, de l’autre côté, insiste pour s’adresser à Jonas en anglais, même si celui-ci ne semble rien saisir.

«If you cross, the chances are high that you will be sent back to Haïti. I’m not saying how high, but it will be likely», lui dit l’agent.

«Français ? Espagnol ?», répond Jonas.

«Canada is a bilingual country. You’d better speak English, répond fermement le policier. Right now, no one is available to address you in French. You’ll have to wait.»

[Traduction : « Si vous traversez, les chances sont grandes d’être renvoyés à Haïti. Je ne peux pas dire à quel point les chances sont élevées, mais c’est probable. »

«Le Canada est un pays bilingue. Vous seriez mieux de parler anglais. Pour le moment, personne ne peut venir vous parler en français. Vous allez devoir attendre »]

Pendant 10 minutes, Jonas et sa famille attendent en jetant des regards découragés vers le policier, qui finit par demander à un collègue tout proche de venir leur parler en français.

La famille décide finalement de traverser.

17 h à 19 h

Les voitures de taxi et les fourgonnettes arrivent sans arrêt.

Vers 17 h 30, un groupe de 11 personnes débarque d’un camion taxi. Parmi eux, Cime, père de six enfants, dont trois sont nés aux États-Unis. Ils avaient tous quitté la Floride la veille.

«Le gouvernement veut nous enlever notre statut de protection temporaire. Je préfère aller au Canada avant de me retrouver dans la rue ici. Je ne peux pas prendre ce risque, avec mes enfants», dit-il, en anglais, avant de traverser la frontière d’un pas décidé.

Pendant deux heures, près de 50 Haïtiens traversent vers le Canada. Plus du tiers sont des enfants et de jeunes adolescents.

Minuit

C’est un temps mort. Le prochain autobus en provenance de New York arrive à 1 h du matin à Plattsburgh, suivi d’un autre à 3 h 20.

Les policiers et les douaniers canadiens discutent et rient au loin. Des chauves-souris passent en coup de vent d’un côté et de l’autre de la frontière. Pour elles, la ligne n’existe pas.

1 h 30

Deux chauffeurs de taxi attendent la prochaine arrivée de migrants à la gare d’autobus Greyhound de Plattsburgh, stationnés sur le terrain voisin.

«Le bus devait arriver à 1 h, il est en retard, dit l’un d’eux au Journal. Depuis quelques semaines, ça n’arrête pas. Il y a des gens qui veulent aller à Roxham dans chaque autobus qui arrive, de jour et nuit. C’est bon pour la business», admet-il.

Il raconte que certains chauffeurs demandaient au départ jusqu’à 300 $ US par personne pour moins de 40 km entre Plattsburgh et la frontière. Mais la nouvelle s’est ébruitée et ils ont revu les prix à la baisse.

«Avec nous, c’est 50 $ US, dit-il. Pour les autres, je ne sais pas.»

L’autobus en provenance de New York arrive finalement à 1 h 55, avec à son bord 26 migrants, dont plusieurs enfants. Seulement quelques passagers ont réellement Plattsburgh comme destination finale.

Garés à l’écart, les chauffeurs de taxi font de grands signes avec les bras pour attirer le regard des passagers, qui, un peu perdus, tournent en rond dans le stationnement vide du terminus d’autobus.

Puis ils se dirigent un à un vers les taxis, qui devront faire des aller-retour entre la ville et le rang Roxham.

3 h 30

Une nuit sur la route des migrants

 

Une minifourgonnette arrive à vive allure et s’arrête à quelques mètres de la frontière canadienne. À l’arrière, une plaque du Texas et sur l’une des fenêtres, un autocollant «Bernie [Sanders] 2016».

Une famille de Salvadoriens sort du véhicule. Les parents, fébriles, embrassent le jeune conducteur, lui font leurs adieux, et se dirigent vers le Canada avec leur fille de 5 ans et leur bébé de 3 mois qui dort à poings fermés.

«On arrive directement de Houston, Texas», lance le conducteur d’origine mexicaine, qui n’arrive pas à tenir en place. Il entre la tête à l’intérieur du véhicule pour regarder le compteur.

«2129,9 milles en deux jours ! 2129,9 milles [3426 km] !» lance-t-il, les yeux grands ouverts.

L’homme a accepté d’aider des amis à fuir le pays de Donald Trump. Il préfère taire son nom, car ce qu’il vient de faire n’est pas tout à fait légal aux États-Unis.

Sans papiers, les Valencia craignent d’être renvoyés au El Salvador après avoir passé les 10 dernières années de leur vie aux États-Unis à travailler comme cuisinier et femme de ménage. Leurs deux enfants, nés au pays, sont Américains.

Il prend une pause et regarde ses amis, qui viennent tout juste de passer la frontière.

«Oh my gosh...», laisse-t-il tomber, en prenant une pause. «Oh my gosh... C’est fou.. »

«I love you !» leur crie-t-il.

«Ils ont entendu dire que le Canada accueille en ce moment. Tout le monde en parle dans la communauté hispanique, explique le chauffeur. Ils ont des amis à Ottawa, c’est là qu’ils s’en vont.»

Ironiquement, le conducteur se dirige lui aussi vers le Canada, mais en passant par la douane de Saint-Bernard-de-Lacolle, avec son passeport américain. Il passera par Montréal pour la première fois avant d’aller rencontrer des amis à Toronto.

4 h 15

Une nuit sur la route des migrants

 

Une voiture de couleur foncée s’avance jusqu’à la frontière. Cette fois, ce ne sont pas des migrants, c’est Mark, un habitant de Champlain, un village situé à quelques kilomètres, qui vient faire ses rondes au bout du rang Roxham.

«Mes amis et moi, on vient ramasser les déchets, on a installé deux poubelles... Parfois, c’est dégueulasse, les déchets s’accumulent. Mais ce soir, ce n’est pas si mal», raconte l’homme de 60 ans.

Il se réveille à 3 h, et erre souvent dans les alentours avant de commencer sa journée de travail. Même s’il habite le secteur depuis des années, il n’avait jamais vu autant de circulation ici, surtout au petit matin.

Étrangement, avance-t-il, les patrouilles américaines qui surveillaient l’endroit assidûment auparavant sont soudainement disparues. « Avant, dès que quelqu’un descendait le chemin, une patrouille arrivait en quelques secondes. Et pourtant, personne, ou presque, ne traversait avant que Trump n’entre en poste. »

«Hey Mark !, lui lance un policier, de l’autre côté de la frontière. C’est un autre matin occupé. Nous avons même eu une voiture du Texas ! Peux-tu croire ça ?»

Le sexagénaire amène parfois du café et des beignes avec lui pendant ses tournées. Il voudrait bien en offrir à ses nouveaux amis canadiens, de l’autre côté, «mais ils refusent toujours... ils n’ont pas le droit de traverser la ligne. C’est un peu ridicule», dit l’homme.

5 h 14

Une nuit sur la route des migrants

 

Il commence à faire clair. L’air est frais et un peu humide.

Trois voitures de taxi viennent de passer, les unes après les autres. En à peine 10 minutes, 18 personnes, dont cinq enfants, ont traversé au Canada. Au total, environ 50 migrants ont passé la frontière depuis 3 h 30 du matin.

Et le prochain bus arrive à Plattsburgh à 6 h 10, dans une heure à peine.

Une nuit sur la route des migrants

 

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