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Colombie-Britannique

L'école du futur existe

Dahpnée Dion-Viens | Agence QMI

Alors que Québec veut introduire la programmation informatique à l’école, des provinces canadiennes ont décidé d’aller de l’avant dont la Colombie-Britannique, où l’implantation va bon train, a constaté Le Journal. Bienvenue à l’école du futur.

Dans la classe de Darcie Booth, à l’école primaire Surrey Center, des élèves de quatrième année programment des robots tout en apprenant des notions de mathématiques. Ils doivent calculer les angles et la distance à parcourir afin de donner des instructions au robot pour qu’il se déplace sur le chemin tracé au sol à l’aide d’un ruban de couleur. «Yé, j’ai réussi!», lance une jeune fille les yeux brillants.

Les élèves qui seront initiés aux rudiments du code informatique seront de plus en plus nombreux en Colombie-Britannique. En janvier 2016, l’ancienne première ministre, Christy Clark, a annoncé en grandes pompes que la programmation informatique, aussi appelée «codage», sera enseignée à tous les élèves de la province, de la maternelle à la fin du secondaire au cours des prochaines années. L’objectif : mieux préparer les élèves à occuper les «emplois du futur» et combler la pénurie de main-d’oeuvre dans le secteur de la haute technologie.

Cette annonce, qui a créé un véritable «buzz» dans la province selon plusieurs, est survenue alors qu’une vaste réforme est en branle dans les écoles de la Colombie-Britannique, semblable à celle mise sur pied au Québec il y a plus de 15 ans.

Un tout nouveau cours basé sur les compétences pratiques et technologiques a été créé, comprenant des notions de «pensée informatique» pour les élèves de la fin du primaire et du début du secondaire. Les élèves plus âgés auront quant à eux la possibilité de choisir des cours axés sur la robotique et la programmation d’ici la fin de leurs études secondaires.

«La programmation et la robotique sont présentes partout de nos jours. Pour nos élèves, c’est leur futur», lance Scott Smith, qui enseigne la technologie à l’école secondaire North Surrey, en banlieue de Vancouver.

Procéder par étapes

En Colombie-Britannique, l’enseignement du codage fait relativement consensus, affirme Zale Darnel, un conseiller pédagogique du conseil scolaire de Surrey qui a participé à l’élaboration de ce nouveau cours, conçu en collaboration avec les syndicats d’enseignants.

La volonté de rendre ces apprentissages obligatoires très rapidement a toutefois suscité bien des inquiétudes. Le gouvernement a finalement opté pour une implantation progressive sur deux ans, une façon de faire beaucoup mieux accueillie dans le réseau scolaire.

«En procédant par étape, les enseignants vont de l’avant non pas parce qu’on les force, mais parce qu’ils pensent que c’est la bonne chose à faire avec leurs élèves. Et c’est la meilleure façon de procéder», affirme M. Darnel.

Des millions de $ pour la formation

Le ministère de l’Éducation a par ailleurs accordé un financement de 6 millions $ pour l’achat d’équipement et surtout, pour former 200 enseignants qui deviendront à leur tour des formateurs dans les écoles.

Au conseil scolaire de Surrey, le plus important de la province, une équipe de six enseignants ont formé des collègues dans la moitié des écoles primaires l’an dernier et un million $ sera dépensé cette année pour acheter du matériel.

Dans le conseil scolaire voisin, à Maple Ridge-Pitt Meadow, toutes les écoles primaires sont déjà équipées de petits robots, que le personnel peut emprunter à la bibliothèque. Jusqu’à maintenant, la moitié des enseignants ont été formés pour les utiliser, indique son directeur de l’éducation, David Vandergugten. «L’important, c’est de prendre le temps de bien faire les choses», lance-t-il.Pourquoi enseigner le codage dans les écoles?

Préparer les élèves au monde de demain

«La programmation informatique est dans notre quotidien. Pour les enfants, c’est leur futur, c’est le langage du XXI siècle. On doit leur donner l’opportunité de se préparer pour ce qui s’en vient.»

- Scott Smith, enseignant de technologie au secondaire

Donner une chance égale à tous

«Tous les enfants doivent avoir une chance égale d’être initiés à la programmation informatique s’ils veulent ensuite prendre part aux transformations technologies en cours, particulièrement les filles qui sont sous-représentées dans ce secteur.»

- Paula MacDowell, professeure spécialisée en enseignement à l’aide des technologies à l’Université de la Colombie-Britannique

Améliorer la motivation des élèves

«Lorsque j’ai commencé à utiliser les robots et la programmation en classe, j’ai tout de suite vu le potentiel pour les élèves. C’est vraiment impressionnant. Ils sont impliqués, ils sont concentrés, ils sont autonomes et trouvent des solutions par eux-mêmes.»

- Darcie Booth, enseignante en quatrième année

Aussi pertinent que les arts ou les sports

«C’est important pour les élèves d’être initiés à plusieurs choses à l’école, ça permet d’éveiller un intérêt que certains vont vouloir approfondir par la suite. On enseigne bien les arts et les sports à tous les élèves, pourquoi pas la programmation informatique?»

- David Vandergugten, directeur de l’éducation au conseil scolaire Maple Ridge-Pitt Meadows

Pour apprendre par essai et erreur

«La programmation est basée sur l’apprentissage par essai et erreur. On donne des commandes à un logiciel ou un robot et on teste le résultat ensuite. Ça ne fonctionne pas? On modifie le code et on recommande. C’est vraiment une façon très concrète d’apprendre la résolution de problèmes, que l’on peut utiliser dans d’autres domaines par la suite.»

- Curtis Wiebe, enseignant en quatrième année

Travail d’équipe et esprit critique

«C’est vraiment une façon amusante de développer le travail d’équipe, la collaboration et l’esprit logique et créatif. Souvent, ils ont tellement de plaisir qu’ils me demandent : "Est-ce qu’on est vraiment en train d’apprendre? "»

- Jennifer MacDonald, enseignante dans une école primaire de Maple RidgeEnseigner le codage sans robot ni logiciel

Quand Scott Smith se rend dans des écoles en banlieue de Vancouver pour donner des ateliers sur la programmation informatique, il demande d’abord aux élèves d’énumérer toutes les étapes à franchir pour en arriver à... se brosser les dents.

L’objectif : déconstruire le brossage de dents en plusieurs étapes, comme si on devait programmer un robot pour le faire. Il faut déterminer quelle quantité de dentifrice utiliser, la pression que la brosse doit mettre sur les dents, les déplacements et la durée. «C’est vraiment plus compliqué que ça en a l’air», lance l’enseignant en riant.

Pour apprendre à coder, un élève doit d’abord maîtriser les concepts qui y sont rattachés, comme la déconstruction, qui fait partie de la «pensée informatique».

En Colombie-Britannique, l’apprentissage du codage est un outil utilisé pour développer des compétences qui s’articulent autour de la «pensée informatique» : il s’agit de la capacité d’utiliser des processus informatiques pour résoudre des problèmes, afin que l’élève développe son esprit logique.

«Les langages utilisés en programmation informatique changent constamment. Ce qui est important, c’est de comprendre la logique qui est derrière», affirme Don Burks, formateur à Lighthouse Labs, un organisme de Vancouver qui a été mandaté par le ministère de l’Éducation pour former les enseignants à l’enseignement de la programmation.

Activités débranchées

Pour initier les élèves - et les enseignants - aux concepts à la base de la programmation, plusieurs activités «débranchées» peuvent être organisées en classe.

Un élève les yeux bandés peut se transformer en «robot» qu’un camarade de classe «programme» selon un code préétabli: une tape sur l’épaule droite indique un pas à droite, une tape sur la tête un pas à l’avant, etc. Les pupitres en classe peuvent même servir à créer un labyrinthe grandeur nature dans lequel le «robot» doit se déplacer. «C’est une de mes activités préférées!», lance l’enseignant Scott Smith.

Comme plusieurs experts, Paula MacDowell se réjouit que le ministère de l’Éducation ait mis l’accent sur le développement de ces concepts. «Ça permet aux enseignants de faire plusieurs activités sans logiciels ni robots. L’accès au matériel n’est pas nécessairement un enjeu», affirme cette professeure à l’Université de la Colombie-Britannique spécialisée dans l’utilisation des nouvelles technologies en éducation.

Mais dans les classes, le son de cloche est parfois différent. «Enseigner les notions reliées à la pensée informatique, c’est très bien, affirme Scott Smith. Mais quand on met un robot entre les mains des élèves, ça fait une différence. On voit les yeux qui s’allument. Ça donne un sens, ça rend l’apprentissage plus concret.»Le défi : mettre les profs dans le coup

Pour enseigner la programmation informatique dans les écoles de la Colombie-Britannique, le principal défi n’est pas l’accès aux logiciels et aux robots. L’enjeu, c’est plutôt de mettre les enseignants dans le coup.

C’est du moins ce qu’affirment plusieurs intervenants rencontrés en Colombie-Britannique. Darcie Booth est l’une des enseignantes désignées par son conseil scolaire à Surrey pour initier d’autres collègues à l’enseignement du codage en classe. «Je dirais que la moitié des enseignants sont enthousiastes, prêts à essayer et à apprendre. Les autres, il faut les convaincre», lance-t-elle.

Grâce à un financement du ministère de l’Éducation, plus de 200 enseignants comme Mme Booth ont reçu une formation donnée par l’organisme Lighthouse Labs, basé à Vancouver, en partenariat avec Kids Code Jeunesse. Ceux-ci se sont ensuite promenés dans plusieurs écoles de leur région pour former d’autres enseignants, qui à leur tour montreront à d’autres collègues de la même école des exemples de projets qui peuvent être faits en classe.

Cette approche «pyramidale» est l’une des meilleures façons de rejoindre rapidement les enseignants, affirme Zale Darnel, conseiller pédagogique au conseil scolaire de Surrey. Les profs sont aussi plus réceptifs lorsque la formation vient d’un collègue, ajoute-t-il.

«Plusieurs enseignants ont peur de ce nouveau langage. Mais après avoir reçu une formation, ils sont beaucoup plus relax et confiants», ajoute l’enseignant Scott Smith, qui a formé plusieurs collègues au cours des derniers mois.

Jennifer MacDonald enseigne dans une école primaire de Maple Ridge, en banlieue de Vancouver. Même si elle se dit à l’aise avec l’informatique, elle avait pourtant des réserves sur l’enseignement du codage à l’école. «J’étais sceptique, je ne savais pas vraiment comment l’introduire en classe avec mes élèves», raconte-t-elle.

Après avoir assisté à une formation organisée par son conseil scolaire, elle a fait différents projets avec ses élèves en classe. «J’ai vraiment vu à quel point c’est un outil intéressant», lance-t-elle.

C’est particulièrement vrai pour les élèves en difficulté, puisqu’ils se débrouillent aussi bien - et parfois même mieux - que les autres en programmation, précise-t-elle.

L’Europe en avance, le Canada emboîte le pas

Le codage est enseigné dans les écoles une dizaine de pays européens depuis déjà quelques années. Au Canada, des provinces commencent à emboîter le pas. Le gouvernement fédéral a par ailleurs annoncé en juin un budget de 50 millions $ sur deux ans destiné à former 500 enseignants afin que 500 000 élèves canadiens soient initiés à la programmation informatique.Quand coder devient aussi important que compter et écrire

Alors qu’au Québec l’enseignement du code informatique est assuré par certains enseignants sur une base volontaire, une école primaire fait figure d’exception. À l’école primaire Paul-Jarry, tous les élèves apprennent à lire, à compter et à coder.

Pour la directrice de cette école montréalaise située en milieu défavorisé, Christine Jost, la programmation informatique doit devenir aussi importante qu’apprendre à additionner ou à écrire sans fautes. «Il faut que ça devienne aussi important. Un élève, au XXIe siècle, va avoir besoin de contrôler la technologie», lance-t-elle.

Il y a deux ans, après une rencontre avec des responsables de l’organisme Kids Code Jeunesse, Mme Jost a décidé de sauter à pieds joints dans l’enseignement du code informatique.

Elle a présenté le projet à son équipe d’enseignants qui ont entamé l’aventure après seulement quelques mois de préparation.

Résultat : depuis septembre 2016, tous les élèves, de la maternelle à la sixième année, sont initiés aux rudiments de la programmation, grâce à de petits robots de même qu’à des logiciels et ressources disponibles gratuitement en ligne.

Tête première

«On ne peut pas se permettre de former les profs et ensuite de bouger avec les élèves. Ça peut se faire en même temps. Et le modèle qu’on développe à Paul-Jarry, à mon avis, est transférable à d’autres milieux. Moi-même, au début, je n’y connaissais strictement rien», ajoute Mme Jost.

Ses profs se sont lancés tête première dans ce projet, malgré les réticences. L’enseignante Joannie Bussière-Rodrigue a dû embarquer dans le train déjà en marche lorsqu’elle est revenue d’un congé de maternité. «J’avais un peu des craintes au début, je n’y connaissais rien. Mais on apprend avec les élèves, c’est l’fun et ludique», lance-t-elle.

Dans cette école, située en milieu défavorisé, la programmation informatique est une compétence transversale qui est utilisée pour enseigner différentes notions, comme les fractions en mathématiques.

Élèves en difficulté

La présence de robots donne par ailleurs de très bons résultats avec des élèves en difficulté qui excellent dans la programmation, affirme Mme Jost.

Cette dernière estime qu’avec moins de 25 000 $ il est possible d’équiper une école de 300 élèves avec le matériel nécessaire, dont des robots, tout en consacrant une partie du budget à l’assistance technique et à la formation.

À l’école Paul-Jarry, des étudiants de l’École polytechnique sont aussi embauchés pour venir donner un coup de pouce à l’équipe d’enseignants.Faut-il imposer cet enseignement ?

Faut-il imposer l’apprentissage du «codage» sur les bancs d’école ? Les avis sont partagés.

Thierry Karsenti, titulaire de la chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication en éducation, croit qu’il faut l’imposer afin d’assurer une uniformité dans le réseau scolaire.

«Présentement, ce qu’on voit de temps en temps, c’est un enseignant plus techno qui initie ses élèves à la programmation, dit-il. C’est très bien, il faut louer ces initiatives individuelles, mais il faut que ce soit généralisé». L’apprentissage du code informatique pourrait très bien être intégré dans les programmes de mathématique, ajoute-t-il.

En France aussi

Margarida Romero, professeure à la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université Laval, croit au contraire qu’il ne faut surtout pas forcer les profs à enseigner la programmation.

Les résultats de cette approche sont mitigés, affirme celle qui revient d’un séjour en France où la programmation informatique est incluse dans les programmes scolaires depuis l’automne dernier. «Il y a le discours officiel et la réalité sur le terrain», lance-t-elle après avoir constaté que plusieurs enseignants français n’enseignent tout simplement pas ces notions en classe, même si elles sont désormais obligatoires.

Investir dans la formation

Il faut plutôt trouver une formule «flexible» afin de ne pas «créer de résistance» chez les enseignants qui se sentent déjà dépassés, ajoute Mme Romero.

Certains profs plus motivés pourraient par exemple animer des ateliers de programmation avec plusieurs groupes d’élèves dans une même école, précise-t-elle.

Du côté de Kids Code Jeunesse, un organisme à but non lucratif qui donne des formations sur la programmation informatique en milieu scolaire, la directrice Kate Arthur refuse quant à elle de trancher.

Pour que le «codage» fasse son chemin dans les écoles, il faut avant tout du leadership de la part du ministère de l’Éducation qui doit investir dans la formation des directeurs et enseignants, affirme-t-elle.

«Sinon, même si on le rend obligatoire, on ne sait pas ce qui se passe dans la classe une fois la porte fermé », lance-t-elle.

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