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Craintes autour d'un projet de carrière

Bombe polluante dans le garde-manger du Québec

Anne Caroline Desplanques | Agence QMI 

Un projet de carrière pourrait transformer le pire site contaminé du Québec en une «bombe environnementale» menaçant le garde-manger du Québec, craint la mairesse de Mercier.

La compagnie Agrégats Lefebvre, qui opère une sablière-gravière depuis des années en bordure des lagunes de Mercier, tente d’obtenir l’autorisation d’y exploiter une carrière de pierres.

Mais d’après une étude hydrogéologique commandée par la municipalité, le dynamitage du roc bouleverserait la nappe phréatique. Celle-ci entraînerait avec elle les contaminants dans une zone agricole jusqu’alors préservée de la pollution.

Une catastrophe

Pour la mairesse de Mercier, Lise Michaud, il s’agirait d’une véritable catastrophe en plein cœur du jardin du Québec: 86 % de la Montérégie est couverte de terres agricoles.

Les lagunes de Mercier constituent le pire site contaminé au Québec. La pollution est telle qu’une bonne partie des puits artésiens du secteur sont condamnés depuis des décennies.

Depuis 1984, le ministère de l’Environnement tente de gérer la catastrophe, mais hier, Le Journal de Montréal révélait que l’usine de traitement de l’eau souterraine qu’il opère sur place rejette des contaminants dans un fossé agricole.

Eau contaminée

Non loin des lagunes, le maraîcher Denis Desgroseillers exploite les jardins biologiques PurDélys. Ses terres et son eau ont jusqu’à présent été préservées de la pollution, mais il craint qu’Agrégats Lefebvre condamne ses champs.

«S’il fallait que la ressource en eau soit contaminée, ça voudrait dire la fin de notre production», souffle-t-il. «Si les vaches boivent de l’eau contaminée, ça contamine le lait, c’est certain», complète le producteur laitier Stéphane Bazinet, lui aussi inquiet.

Mais l’administrateur d’Agrégats Lefebvre, Raynald Théoret, assure que son projet ne nuira en rien à l’agriculture. «C’est un secteur maraîcher de très bonne qualité et c’est primordial pour nous que nos voisins continuent à faire leur job», dit-il.

Feu vert du ministère

M. Théoret souligne que son entreprise a fait produire deux études qui contredisent l’analyse hydrogéologique commandée par la Ville. Il ajoute avoir obtenu l’aval du ministère de l’Environnement.

Dans une lettre adressée à Agrégats Lefebvre en février 2011 et obtenue par Le Journal de Montréal, le Ministère juge en effet le projet de carrière «acceptable».

Le document indique qu’«aucun impact significatif sur l’environnement n’est anticipé» et que l’efficacité de son usine de pompage de l’eau souterraine sur le site des lagunes contaminées n’est pas non plus «menacée».

Cette décision ministérielle est néanmoins basée sur l’étude produite par l’entreprise. Dans sa lettre, le Ministère ne mentionne aucune contre-expertise.

Pour l’écotoxicologue Daniel Green, de la Société pour vaincre la pollution, le ministère de l’Environnement est «en conflit d’intérêts» et n’a pas «l’objectivité nécessaire» pour gérer ce dossier.

En 2014, un juge de la Cour supérieure a ordonné à la Ville de Mercier d’accorder le permis que lui réclamait Agrégats Lefebvre, car la demande de l’entreprise était conforme au règlement de zonage. La municipalité s’en est donc remise à la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ) en espérant qu’elle fera obstacle à la carrière.

«En dessous de Mercier, c’est la plus grosse nappe phréatique au Québec. Il faut la protéger, on l’a déjà assez maganée», plaide Mme Michaud en attendant la décision de la CPTAQ .

En vain, le BAPE a rabroué Québec en 1994

Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a souligné en 1994 que l’usine du ministère de l’Environnement sur le site des lagunes de Mercier polluait et pressait Québec de corriger la situation, mais il n’a pas été écouté.

Selon le BAPE, dès 1987 et 1993, des concentrations hors norme de dichloroéthane (un hydrocarbure chloré dangereux pour les reins) et de HAP (substances cancérigènes et génotoxiques) ont été détectées dans le fossé agricole, où l’usine est censée déverser de l’eau propre, et dans ses effluents, soit les rivières Esturgeon et Châteauguay.

Convaincue

La mairesse de Mercier, Lise Michaud, était convaincue que le Ministère avait corrigé ses méthodes de traitement de l’eau. Elle est tombée des nues devant les analyses de Québecor Média qui révélaient hier que l’usine rejette toujours des poisons cancérigènes dans la nature. «C’est vraiment décevant», dit-elle.

Décevant

Le maraîcher Denis Desgroseillers qui exploite des champs biologiques non loin des lagunes est quant à lui complètement abasourdi.

«Le Ministère nous impose des normes tellement strictes pour réduire les risques environnementaux qu’on tient pour acquis que ça doit être beaucoup plus strict pour leurs propres installations. On espère que ce n’est pas deux poids deux mesures», réagit-il.

M. Desgroseillers assure que jamais aucun résidu de contaminants n’a été détecté dans ses légumes ou dans l’eau de ses puits, mais il craint le pire si rien n’est fait pour contrôler la pollution des lagunes et empêcher l’ouverture d’une carrière juste à côté.

Zone sacrifiée

Mais, pour Daniel Green, de la Société pour vaincre la pollution, le ministère de l’Environnement ferme volontairement les yeux sur ce qui se passe à Mercier.

«C’est une zone de sacrifice», dit-il.

«L’esker de Mercier sert de poubelle au Québec», confirme la mairesse Michaud.

Selon M. Green, depuis des décennies, Québec laisse les pollueurs dans le secteur en espérant qu’ils n’aillent pas contaminer ailleurs.

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