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Motards

Dans l’antichambre d’une guerre sans merci

Éric Thibault | Agence QMI

La période la plus marquante de l’histoire des Hells Angels au Québec reste sans contredit la guerre des motards, qui a fait plus de 160 morts et 180 blessés – dont une trentaine de victimes innocentes au total – entre 1994 et 2002. À l’aide de témoignages inédits de motards qui faisaient alors partie des camps ennemis et de rapports d’enquêtes policières, Le Journal relate les origines de cette escalade de violence sans précédent.

«Ça brasse au Québec. La guerre est en train de pogner...» C’est ce que Louis «Melou» Roy a déclaré dans sa chambre d’hôtel, le 13 juillet 1994, à San Francisco, devant une demi-douzaine d’autres motards du Québec qui se trouvaient là-bas pour un rassemblement mondial des Hells Angels.

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La SQ ne ménagera pas les Hells

Les Hells Angels avaient leur «fonds de guerre»

Roy, alors considéré par la police comme l’un des plus influents Hells de la province, venait de recevoir un coup de téléphone de son confrère du chapitre de Trois-Rivières, Richard «Rick» Vallée, l’avisant que les Rock Machine venaient de les «attaquer».

Louis Roy

Photo d'archives

 

Sylvain Boulanger, récemment promu membre du chapitre de Sherbrooke, savait que ses vacances en Californie seraient moins longues que prévu.

Le «Jour J»

Ce jour-là, Pierre Daoust, un trafiquant lié à leur club-école des Death Riders, avait été criblé de balles par trois tireurs masqués dans son atelier de réparation de motos, à Rivière-des-Prairies.

Normand Hamel

Photo d'archives

 

Normand «Norm» Robitaille, alors membre du club-école des Rockers, a survécu à une autre fusillade où deux balles l’ont atteint, à Montréal.

Les Hells pouvaient remercier la police d’avoir contrecarré deux autres attentats planifiés à leurs dépens lors de la même journée.

Trois Rock Machine, dont Normand Baker, s’en allaient faire exploser le bunker des Evil Ones – un club affilié des Hells sur la Rive-Sud – lorsqu’ils ont été interceptés en possession d’armes à feu, de bâtons de dynamite et de détonateurs.

Un sympathisant des Rock Machine, Michel Boyer, et un complice ont aussi été arrêtés, tous deux armés jusqu’aux dents. Ils avaient pour mission d’aller descendre nul autre que Maurice «Mom» Boucher, le chef des Hells.

Les rivaux des Hells Angels, regroupés au sein de ce qu’ils avaient baptisé «l’Alliance», comparaient cette offensive au débarquement allié en Normandie durant la Seconde Guerre mondiale. Ils l’ont surnommée «le Jour J».

Marc Pelletier

Photo d'archives

 

Les frapper «d’aplomb»

«On a décidé de partir en guerre», a expliqué aux policiers Marcel Gauthier, un membre des motards Devils Disciples devenu poseur de bombes pour l’Alliance.

«On avait fusionné plusieurs groupes, comme le Dark Circle, le clan Pelletier, les Rock Machine, les Palmers, les Devils Disciples. Le but était d’être plus forts pour frapper les Hells d’aplomb», a-t-il dit.

Pourquoi donc, ont demandé les enquêteurs de la SQ en novembre 1995 ?

Parce que les Hells ont voulu les déloger du marché de la drogue, a répondu le nouveau délateur.

Au début des années 1990, ces gangs indépendants contrôlaient plusieurs territoires de vente de stupéfiants à Montréal. Notamment dans les secteurs est et nord de la ville, ainsi que sur la rue Saint-Denis, selon Gauthier.

«On contrôlait aussi le nord de Laval, Mascouche, Terrebonne, Saint-Sauveur et Sainte-Adèle, a-t-il ajouté. Tout le monde faisait de l’argent. On avait des ententes pour les territoires. Rien d’écrit, rien d’officiel.»

L’expansion des Hells s’est intensifiée au printemps 1994, dès l’arrestation du chef des Rock Machine Salvatore Cazzetta, extradé aux États-Unis, puis emprisonné jusqu’en 2004 pour importation de plus de 200 kg de cocaïne.

Cazzetta et Boucher s’étaient côtoyés dans les SS de Pointe-aux-Trembles, mais après la dissolution de ce gang, le premier a décidé de fonder les Rock Machine, en 1989, pendant que le second s’est joint aux Hells.

«T’as 24 heures...»

«Mom Boucher ne respectait pas les ententes verbales qu’on avait toujours eues avec eux, a soutenu Gauthier. Il s’est mis à gruger nos territoires et les vendeurs de “dope” des Hells s’installaient dans nos bars.»

En région, la prise de contrôle du marché des stupéfiants par les Hells était facilitée par l’absence de groupes concurrents bien organisés.

«Mais à Québec et à Montréal, ça brassait plus», a reconnu Sylvain Boulanger.

À Verdun, le trafiquant Peter Paradis a reçu la visite des hommes de main de Boucher qui l’ont sommé de vendre pour les Hells.

«Ils m’ont dit qu’il n’y aurait plus d’indépendants et que j’avais 24 heures pour me décider», a témoigné celui qui s’est plutôt joint aux Rock Machine avant de devenir délateur.

Avant le «Jour J», des ténors de L’Alliance sont allés voir Robert «Tiny» Richard, qui était alors le président des Hells Angels au Canada, pour qu’il fasse entendre raison à sa bande. Ces pourparlers n’ont rien donné.

«On s’est tannés», a lancé Marcel Gauthier en parlant des assauts du 13 juillet.

Une «messe» d’urgence

Aussitôt revenu de San Francisco, Sylvain Boulanger s’est rendu au bunker de son chapitre, à Lennoxville, où les autres membres lui ont relaté ce qu’il avait manqué pendant son voyage.

«Ça parlait que de ça», a mentionné ce retraité des Hells de Sherbrooke qui a décidé de collaborer avec la police 14 ans plus tard.

On lui a dit que, le 15 juillet 1994, le chapitre montréalais des Hells a convoqué «une réunion d’urgence» avec les membres des autres sections québécoises de la bande. Une «messe», dans le jargon des motards.

«Le but de la réunion était de faire un compte-rendu de la situation et de demander un vote des membres pour répliquer aux Rock Machine», selon un rapport de la SQ.

«Les chapitres de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec voulaient que le vote passe» en faveur d’une riposte des Hells, d’après Boulanger.

Maurice «Mom» Boucher, Michel «Sky» Langlois – un des membres fondateurs du chapitre de Montréal en 1977 – et Marc «Tom» Pelletier – alors vice-président du chapitre de Québec – «se sont beaucoup impliqués lors de cette réunion et argumentaient pour une réplique contre les Rock Machine», d’après ce qui aurait été rapporté à la SQ.

Incidemment, ce sont les collègues sherbrookois de Boulanger qui furent les seuls à refuser de déterrer la hache de guerre.

«Avant que ça pète»

«Le chapitre de Sherbrooke n’était pas d’accord pour voter tout de suite, car il ne voulait pas se mettre à dos des organisations criminelles» de l’Alliance avec lesquelles il était partenaire pour importer de la cocaïne, précise un rapport de la SQ produit en marge de l’opération SharQc.

L’assemblée s’est finalement conclue sans que les Hells ne passent au vote espéré par «Mom» Boucher.

Ils ont plutôt laissé une chance au chapitre de Sherbrooke de «tenter de trouver un terrain d’entente pour éviter la guerre» avec l’Alliance, tout en décrétant le statu quo quant à l’expansion des territoires de vente de drogue.

«Sherbrooke a essayé d’arranger les affaires avant que ça pète», s’est souvenu Boulanger, l’ancien « sergent d’armes » de cette section des Hells.

Mais chaque semaine les membres influents de tous les chapitres se rendaient à Montréal pour rencontrer Boucher, son bras droit Normand «Biff» Hamel et le motard culturiste Richard « Dick » Mayrand, afin d’«aller aux nouvelles».

Ces «meetings» se tenaient souvent dans des restaurants du centre-ville, un centre d’entraînement ou au cabaret de danseuses Chez Parée, que l’Alliance tentera plus tard de faire flamber parce que les Hells s’y rencontraient, selon des rapports de police.

La fragile trêve a finalement éclaté au mois d’octobre suivant.

Ça devait durer trois semaines...

Selon Boulanger, les Hells ont su que le camp rival avait toujours un contrat sur la tête de « Mom » et sur celle de son estimé bras droit, « Biff » Hamel, ce qui aurait mis le feu aux poudres.

«Pour partir la guerre, il a fallu que tout le Québec soit d’accord. On a tous voté à l’unanimité», a affirmé Boulanger, qui s’est enrichi de 3 millions $ en devenant délateur en prévision de l’opération SharQc de 2009.

Le 17 octobre 1994, Michel Boyer, qui avait été arrêté le «Jour J» alors qu’il se préparait à abattre « Mom » Boucher, a été criblé de balles en revenant à son domicile de Lanoraie en compagnie de sa conjointe et de leur bébé.

Douze jours plus tard, Sylvain Pelletier, un trafiquant important de l’Alliance, a péri dans l’explosion d’une bombe placée sous le siège du conducteur de sa Jeep Cherokee, à Repentigny.

Mais les Hells Angels ont sous-estimé leurs opposants.

À tel point que leurs leaders croyaient que l’Alliance brandirait le drapeau blanc en moins d’un mois.

«Ils disaient que ça allait durer trois semaines», a déclaré aux policiers le délateur Dayle Fredette, en citant ce que «Mom» Boucher et ses lieutenants auraient avancé de façon arrogante pour convaincre les troupes de livrer bataille aux Rock Machine et leurs alliés.

Une liste qui s’allonge

Trois mois plus tard, la liste des victimes continuait de s’allonger. Le 4 janvier 1995, c’est au Mexique que les Hells ont retrouvé le Rock Machine Normand Baker, qui avait participé au «Jour J» de l’Alliance.

Ils l’ont criblé de balles alors qu’il était attablé au Hard Rock Café à Acapulco.

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