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Itinérance

Ils restent dans la rue malgré la grande vague de froid

Benoît Philie | Agence France-Presse

 - Agence QMI

Benoit Philie/Agence QMI

Ils dorment dans de vieilles voitures en plein centre-ville, se construisent des abris de fortune avec des boîtes en carton ou se gardent au chaud en se collant contre leur chien.

Plusieurs sans-abri préfèrent dormir dehors en hiver plutôt que de se rendre dans les refuges de Montréal, même quand les températures frôlent les -30 degrés Celsius comme c’est le cas depuis plus d’une semaine. D’autres n’ont tout simplement pas le choix de s’improviser un lit quelque part dans la ville parce qu’ils sont trop intoxiqués ou refusent de se séparer de leur chien, dont l’entrée est interdite dans la majorité des refuges. Cinq itinérants ont accepté de raconter leur histoire au «Journal de Montréal».

Deux adultes et deux chiens partagent la voiture

Doum et sa conjointe Janice dorment quelques heures par nuit, à tour de rôle, dans une vieille voiture sans pneus d’hiver qu’ils réchauffent de peine et de misère avec une petite bonbonne de propane.

«On dort chacun notre tour pour surveiller la flamme. Sinon, c’est dangereux. Et ça dure juste quelques heures», raconte Doum, en montrant l’intérieur du véhicule, garé dans un stationnement de la rue Dorchester.

La banquette arrière et les deux sièges du devant sont couverts de couvertures et de poils de chien.

«Nous, on dort derrière et les deux chiens en avant, puis on garde nos manteaux», dit-il.

Premier hiver

L’homme de 54 ans au visage émacié vit dans la rue avec sa conjointe et ses deux chiens depuis quelques mois seulement et ils apprennent à la dure pour leur premier hiver.

Ils ont dû quitter la réserve autochtone où ils vivaient et ont décidé de se rendre à Montréal avec leur voiture quelques semaines avant l’arrivée du temps glacial des derniers jours.

«C’est froid... Vraiment froid. Le 31 décembre, c’était pire, mais le métro était ouvert toute la nuit. C’est là qu’on a passé le jour de l’An, dit le sans-abri. Sinon, je ne sais pas ce qu’on aurait fait dans la voiture. On aurait gelé.»

Toit rouge

Il raconte avoir subi une engelure à la main au cours des derniers jours et peine maintenant à passer du temps dehors. C’est entre autres la raison pour laquelle le couple passe ses journées au refuge The Open Door, dans l’église St Stephen sur la rue Dorchester.

Bien que Doum et Janice aient réussi à trouver le sommeil dans leur véhicule presque tous les soirs depuis plusieurs jours, ils prévoyaient mardi aller passer la nuit au Toit rouge, une halte-chaleur d’urgence qui ouvre ses portes lorsque le mercure descend sous les -20 °C.

«Nous n’avons pas le choix. Il fait trop froid maintenant, je suis malade, et nous n’avons plus d’argent pour nous payer du propane», dit Janice.

Hors de question pour eux toutefois d’aller passer la nuit dans les différents refuges de Montréal, comme la Mission Old Brewery ou la Maison du père.

«On dirait que c’est des prisons. Ils surveillent tout. Je n’aime pas ça. J’aime mieux ma liberté qu’aller là. Et on ne peut pas amener les chiens non plus», lance Doum.

Son chien le garde au chaud

«La meilleure façon de passer du temps au froid est de passer le plus de temps possible au chaud», lance Greg Jones, en riant.

L’homme d’une cinquantaine d’années en est à son deuxième hiver dans la rue avec son chien Nero et il espère que ce sera son dernier. Il a été forcé de quitter la maison de sa mère, gravement malade, en 2016, pour des raisons qu’il préfère garder pour lui.

«J’ai été mis à la rue en décembre... disons que ça a été un baptême par le feu. Et cet hiver, c’est pire, je ne suis pas équipé pour ça, dit-il, en reprenant son sérieux. Dès qu’il fait -10 °C, je dois trouver une place pour dormir à l’intérieur.»

M. Jones ne veut pas aller dans les différents refuges pour passer la nuit, car ils n’acceptent pas les chiens et il refuse de se séparer de Nero.

Dans des cafés

Avec les températures arctiques des derniers jours, le sans-abri a trouvé refuge dans des cafés ouverts 24 h et des centres commerciaux. «À force de le faire, tu te découvres un réseau de places sécuritaires pour dormir», dit-il.

Lorsqu’il n’a pas le choix de passer la nuit à l’extérieur, il privilégie les terrasses fermées pour éviter les vents.

«Et mon chien, c’est comme ma cellule d’énergie nucléaire sous la couverte», dit-il.

M. Jones passe ses matinées au refuge The Open Door, au centre-ville, où «Le Journal» l’a rencontré. La mission permet aux sans-abri et leurs animaux de venir se réchauffer, dormir et manger au cours de la journée.

Le froid a emporté plusieurs de ses amis

Shane Hugues connaît des dizaines de sans-abri qui sont morts de froid au cours des dernières années à Montréal et craint lui aussi d’y passer un jour.

«J’ai encore perdu un bon ami le mois dernier [novembre]. Il est mort de froid en dormant sous un viaduc, raconte-t-il, encore ébranlé. Et maintenant, c’est encore pire dehors. C’est vraiment trop froid.»

«J’ai quatre enfants. Je veux commencer à prendre soin de moi pour retrouver ma famille, ajoute-t-il. C’est le temps de sortir de la rue et de revenir à la maison avant qu’il ne soit trop tard.»

L’homme de 32 ans vit dans la rue par choix depuis un an et demi, après être sorti de prison, mais côtoie des itinérants depuis qu’il est enfant.

Dans des restaurants

Au cours des derniers jours, il a trouvé refuge dans des restaurants McDonald’s et Tim Hortons du centre-ville de Montréal où les propriétaires le laissent se reposer lorsqu’il fait trop froid dehors.

«C’est une question de respect. Je suis tranquille et je repars à 6 h du matin», raconte-t-il, sous son gros manteau d’hiver.

«Dans le pire des cas, j’ai des amis qui me disent de venir dormir chez eux, mais je ne veux pas les déranger», ajoute-t-il.

M. Hughes refuse aussi de passer ses nuits dans les refuges, car il craint les maladies et les punaises de lit.

Il se rend toutefois à la mission The Open Door au centre-ville pour manger et se réchauffer en journée.

Il dort dans une boîte en carton

Normand a passé les cinq derniers hivers à dormir dans une boîte en carton dans un coin caché du centre-ville.

«Moi je suis un solitaire. Je vis dehors par choix, lance-t-il d’emblée, avec fierté. Je n’ai pas de bien-être social et j’y vais un jour à la fois.»

Il préfère ne pas dévoiler l’endroit où il dort, pour éviter de se faire voler l’emplacement. «Personne ne sait que je suis là», dit-il.

L’homme de 50 ans ne craint pas le grand froid des derniers jours. Il s’est bâti un petit abri avec une boîte en carton et cela lui suffit à rester au chaud, dit-il.

«Moi la nuit, je rentre dans ma boîte, je rentre dans mon sac de couchage, mes couvertes, le chat rentre avec moi, puis je dors», assure-t-il.

L’homme de 50 ans a décidé de vivre en nomade en sortant du pénitencier en 2007, après avoir passé 16 ans en prison. «Je volais des autos», lâche-t-il.

Maintenant, il gagne sa vie en fouillant. Il se réveille à 2 h la nuit pour faire sa tournée. «Je ramasse des canettes, j’attends à la sortie des bars. Le monde échappe souvent des bijoux dans les batailles, dit-il. J’aime ce que je fais et je ne manque de rien.»

Le sans-abri ne veut rien savoir des refuges.

«Aujourd’hui, les missions pour itinérants, ça n’existe plus. C’est des endroits pour ceux qui ont des problèmes psychiatriques. Ils te disent: ’’assis, debout, va manger’’, pense Normand. Moi je suis libre et je fais ce que je veux.»

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