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Les témoins racontent

Récit d’une nuit d’horreur à la mosquée de Québec

Nicolas Lachance | Agence QMI

29 janvier 2017

Il fait froid, très froid. Une soirée de janvier classique. Des familles se réunissent pour le souper du dimanche soir avant de se blottir sur le divan, les yeux rivés sur l’écran du salon. Pour plusieurs Québécois, c’est la grand-messe télévisée. De leur côté, de nombreux musulmans se dirigent vers la Grande Mosquée de Québec, afin d’assister à la prière du soir et de socialiser avec les amis. Sur place, pères et enfants discutent. Soudainement, des coups de feu retentissent. C’est la panique.

Le Journal vous présente le récit de cette nuit d’horreur, qui a fait six morts et cinq blessés. Grâce à des témoignages, dont certains sont inédits, nous retraçons les derniers moments de victimes, les actes héroïques d’autres personnes et les moments marquants de l’événement.

Le patron de Saïd Akjour lui demande de rester pour faire des heures supplémentaires. S’il accepte, il ne sortirait du travail, en milieu hospitalier, qu’à 23h30. Saïd refuse. Il ira plutôt prier à la mosquée.

De son côté, Abdelkrim Hassane se rend au PEPS de l’Université Laval pour y pratiquer la course à pied, une activité qu’il fait régulièrement avant la prière.

Au même moment, Rachid Aouame aide sa fille Yasmine à terminer ses devoirs. Son fils aîné Ismail revient de la mosquée après son cours de coran. Rachid part pour le lieu de culte sans ses filles. Elles sont contrariées parce que leur mère Aziza devait les accompagner. Trop fatiguée, la visite avec les enfants est remise.Le superviseur ambulancier, David Munger, soupe chez lui avec sa blonde et sa petite fille d’un an. Il se prépare pour son quart de travail, le dernier de la semaine avant deux jours de repos. Il sera en poste dès 18 h 45, et ce, pour les douze prochaines heures.

Le comptable et président du Centre islamique culturel, Mohamed Yangui, reçoit un coup de fil de son grand ami Aboubaker Thabti tout juste avant la prière. Ils conviennent de discuter plus tard en soirée, car Aboubaker fait des démarches pour acheter une maison. Il ne le sait pas, mais c’est la dernière fois qu’ils se parlent.

Il fait –20 degrés Celsius à l’extérieur. Le vent est encore plus intense au Saguenay–Lac-Saint-Jean, où se trouve le premier ministre du Québec, Philippe Couillard. Il est à la maison, dans sa circonscription de Roberval pour le week-end.

De 19h à 19h45 : la prière

Une soixantaine de personnes sont présentes à la prière du dimanche soir à la Grande Mosquée. Une soirée ordinaire. Les hommes sont au rez-de-chaussée, alors que les femmes et les enfants sont à l’étage. C’est calme, les gens se recueillent. Nizar Ghali fait office d’imam ce soir-là. La communauté est à la recherche d’un célébrant permanent. Sa fille de huit ans est sur place avec lui. Son ami Aymen Derbali est tout près.

Comme à l’habitude, les Guinéens Mamadou Tanou Barry et Ibrahima Barry sont présents.

Le propriétaire de l’épicerie-boucherie Assalam, Azzeddine Soufiane, y est également, ainsi que le professeur en génie alimentaire Khaled Belkacemi qui accompagne un ami pour cette prière. Tout juste arrivé de sa course au PEPS, Abdelkrim Hassane vient de prendre place dans la salle principale du 2877, chemin Sainte-Foy. Le Tunisien Aboubaker Thabti s’est déplacé pour écouter Nizar.

Fusillade mosquee Sainte Foy

Simon Clark/Agence QMI

Mohamed Yangui rassemble ses affaires pour se rendre à la prière. Son fils Aziz l’interpelle. Il a de la difficulté avec son devoir de mathématiques. Mohamed décide de se rendre plus tard à la Mosquée. Aider son fils est sa priorité.

L’ambulancier paramédical Xavier Gonthier-Blouin et son coéquipier Tommy Fraser doivent transporter une personne au CHUL. Pendant ce temps, le directeur des urgences du CHU, Pierre-Patrick Dupont, raccompagne ses parents à la porte de la maison à la fin du souper dominical. De son côté, le chirurgien Julien Clément, qui a servi en Afghanistan, s’habille en « mou » et s’installe pour déterminer ses prochaines vacances estivales.

Fin de la prière

La prière prend fin. Il est 19h45. Plusieurs personnes quittent les lieux et retournent paisiblement à la maison. Une dizaine de minutes plus tard, les premiers bruits de balles se font entendre. Saïd Akjour se trouve à la droite de la salle principale. Comme à son habitude, il lit les passages du Coran récité par l’iman durant la cérémonie. Il entend le bruit, mais ne s’inquiète pas. Au total, 39 personnes sont réunies en petits groupes pour discuter.

Quebec

À l’entrée de la mosquée, les Guinéens Mamadou Tanou Barry et Ibrahima Barry sont abattus à bout portant par un homme avec un fusil ressemblant à une arme d’assaut. La fusillade vient de commencer. Pourtant, à l’intérieur, les gens pensent toujours qu’il s’agit de quelque chose de banal, d’un feu d’artifice.

Le tireur entre dans la mosquée, tire des dizaines de balles en direction de ces hommes de foi. Les douilles tapissent le sol. Le sang aussi.

La fusillade

La trentaine de fidèles, dont quelques enfants, remarquent un homme avec un fusil à la main. Il tire à bout portant sur les gens, un à un. Touchés, des hommes s’écroulent au sol. À droite de la salle, derrière une colonne, Saïd voit le visage de l’assaillant. Il se cache. Rachid Aouame entend quelque chose qui ressemble à des bruits de pétards. Les gens se figent, ils sont surpris. Rachid se retourne. Il voit son beau-frère, Azzeddine Soufiane, se jeter sur l’assaillant. Il pouvait fuir derrière le tireur, mais il décide de l’interpeller. Courageusement, Soufiane tente de le désarmer. Sa tentative échoue et il tombe sous les balles. Rachid Aouame est témoin de la triste scène. Il croit être le prochain sur la liste.

Nizar Ghali et Aymen Derbali sont cachés derrière les colonnes. Ils sont horrifiés en observant les gestes du tireur. L’assaillant recharge son fusil et avance vers les hommes. Aymen Derbali se jette sur le tireur pour l’arrêter, mais il reçoit sept balles, dont une dans le menton. Après son geste héroïque, son corps repose, inerte, au sol. Nizar, qui suivait Aymen, est touché également. Il saigne. Sa petite fille est témoin de cette sinistre scène.

Les fidèles pensent que leur dernière heure a sonné. Saïd est certain qu’il sera le prochain, comme ses frères avant lui. Il est visé, la balle sort du fusil et lui perce l’épaule.

FD-MOSQUEE-QUEBEC

Plusieurs personnes se tiennent à l’endroit où l’imam prononce son discours. Les balles fusent. Le sang coule. La vie prend fin pour Khaled Belkacemi, Aboubaker Thabti, Abdelkrim Hassane. Un dénommé Hakim se jette sur la fille de Nizar pour la protéger. Le tireur s’approche, il tire. Mais, son chargeur est vide, plus de balle. Les cris de détresse se font entendre.

Le tireur est calme. Il vise ses cibles. Il ne dit pas un mot. Il avance dans la Mosquée. Il aurait chargé son arme à trois reprises avant de quitter les lieux et s’enfoncer dans son véhicule.

Le président du Centre culturel islamique, Mohamed Yangui, est en route pour la mosquée qui se trouve à quatre minutes de chez lui. Il avait promis à Aboubaker Thabti qu’ils discuteraient ce soir. Dans sa voiture, il reçoit un appel de Mohamed Elhafidh, l’imam de la mosquée du centre-ville qui assistait à la prière. Il répond. Dans l’urgence, M. Elhafidh lui mentionne qu’il y a eu une tuerie à la mosquée, qu’il y a des gens morts et blessés devant lui. Mohamed Yangui est sous le choc. Il ne comprend pas. Il arrive sur les lieux et on lui interdit l’accès. Déjà, il est bombardé de questions par les médias et la communauté. M. Yangui est en terrain inconnu. Qui est blessé ? Qui est mort ? Une tuerie, à Québec, vraiment ?

Xavier Gonthier-Blouin et son coéquipier Tommy Fraser viennent de prendre place à bord de leur ambulance. Ils sont à l’entrée du CHUL et se préparent à aller souper. Ils ont bientôt terminé leur quart de travail qui dure 12 heures. Des appels au 911 commencent à entrer.

Sur l’écran Tommy constate un événement avec plusieurs blessés par balles. Une fusillade peut-être. La carte d’appel indique un code 27, soit « plusieurs patients et blessés par arme ». L’écran indique qu’un individu est « entré avec un pistolet et tire sur des personnes ». Xavier pense que Tommy lui fait une blague. Mais non. « Tabarouette, ç’a l’air d’être gros », lance-t-il. Les ambulanciers paramédicaux qui carburent à l’adrénaline se dirigent sur place.

Ils sont près des lieux et les deux amis connaissent le chemin le plus court pour s’y rendre. Ils allument les gyrophares et font crier les sirènes, puis ils accélèrent. Ils dépassent même un autre véhicule d’ambulanciers paramédicaux. David Munger, le superviseur des deux hommes, reçoit également un appel lui confirmant la fusillade. Est-ce vrai ? Cette fois, la réalité dépasse la fiction. Il embarque dans son véhicule de service puis fonce sur les lieux. L’adrénaline est à son maximum.

Confusion et état d’urgence

Les policiers du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) reçoivent un premier appel de détresse vers 19 h 54. Ils arrivent sur les lieux quatre minutes plus tard. En sortant du véhicule de patrouille, ils dégainent leur arme en direction de la menace. Pour le moment, ils ne savent toujours pas de quoi il s’agit et combien il y a de suspects.

« Surveille mes arrières », demande le policier Jonathan Filteau à son collègue Benoît Desrosiers. Ils enjambent les deux premières victimes qui sont au sol, entrent dans la grande salle de prière et remarquent deux autres corps. La tension est élevée. Il y a le froid, les cris et du sang. Les gens sont paniqués, mais calmes en même temps. Qui est suspect ? Les policiers demandent aux victimes de lever les bras.

Un homme porte assistance à Aymen Derbali qui a reçu sept balles et qui respire encore. Ahmed Cheddadi est blessé à la jambe. Saïd El-Amari, un chauffeur chez Taxi Coop, est gravement blessé. Il a reçu une balle au ventre. L’imam désigné pour cette soirée, Nizar Ghali, a aussi été grièvement blessé. Même chose pour le coiffeur Mohamed Khabar. Saïd Akjour se couche au sol à la demande des policiers qui cherchent à comprendre. Saïd a une balle dans le bras, mais avec son manteau d’hiver, il est impossible d’observer sa blessure. Le tapis de la salle de prière est couvert de sang.

C’est la cohue. Le jeune Mohamed Belkhadir, qui est arrivé après la fusillade pour pelleter les entrées de la mosquée, croit que le tireur revient en apercevant un homme armé. Il panique, alors qu’il s’agit d’un policier. Le voyant fuir, les agents suivent la trace de ce suspect. Il est arrêté et emmené au poste afin d’être interrogé. Il sera libéré après avoir donné ses explications. Entre-temps, des manœuvres de réanimation sont effectuées sur Aymen Derbali. La surveillance policière est accrue près des mosquées de Québec. Un périmètre est établi. Il y a des agents armés partout. La nouvelle arrive dans les chaumières québécoises. C’est la peur et la consternation.

À l’extérieur, les proches des victimes arrivent sur les lieux après avoir été alertés. Certains verront la triste scène.

Un appel est fait au 9-1-1 à 20 h 11. Les policiers se rendent en direction de la bretelle menant au pont de l’île d’Orléans.

Xavier et Tommy sont les premiers ambulanciers paramédicaux à arriver sur les lieux. Deux autres équipes arrivent au même moment. Ils y sont presque en même temps que les policiers. « Il y a plein de blessés », indique un agent de la paix.

Réouverture mosquee

«Est-ce que la zone est sécurisée ?» demande Xavier. Un policier dit oui. Un autre dit non. Avec 50 %, le risque est trop élevé. Y a-t-il encore un tireur ? Les ambulanciers refusent d’entrer pour l’instant, la menace étant peut-être encore présente. Ils remettent deux brancards jaunes aux policiers afin qu’ils puissent commencer le travail. «Il peut y avoir un tireur encore là dedans», dit Xavier, qui craint également une bombe.

La tension est folle. Tout le monde est sur les nerfs. Du côté des policiers, ça court partout. C’est un peu le chaos et la confusion.

Chez lui, Pierre-Patrick Dupont reçoit un appel d’une superviseure des infirmières à l’hôpital Enfant-Jésus. Elle lui souligne qu’il pourrait y avoir une tuerie à Québec. Une infirmière a entendu l’information sur la radio d’un ambulancier. À cet instant, il devient le point de communication entre toutes les équipes des urgences du CHU.

Dans le département de chirurgie à l’Enfant-Jésus, l’information circule que de 15 à 20 blessés atteints par balle vont arriver. Il y a deux spécialistes de garde ce soir-là.

Un membre du personnel prend le livre des procédures. Il commence les appels afin d’obtenir du renfort. Les premiers spécialistes sont dans l’impossibilité de se déplacer. Le temps presse. Du temps précieux que le personnel n’a pas. Les salles d’opération doivent être prêtes à accueillir les blessés. Il faut aussi préparer le matériel, les enveloppes de soluté et les doses de sang O négatif pour les transfusions.

Soudainement, des chirurgiens qui sont informés de la tuerie par les médias décident d’offrir leurs services volontairement. Ils se précipitent au travail. Tout le monde est bienvenu. La procédure est mise de côté, le gros bon sens et les décisions des intervenants sur place primeront.

À son chalet, le maire de Québec Régis Labeaume est informé de la situation, il saute dans son véhicule, cahier d’action pour la sécurité civile en main. Il en a toujours un chez lui et un dans la voiture.

Il fonce en direction du centre opérationnel d’urgence à Beauport. «Il faut travailler», se répète le maire. Les procédures d’urgence sont lancées.

Le cabinet du premier ministre est mis au fait des événements. Immédiatement, Philippe Couillard prend la décision de revenir à Québec. Un vol nolisé est mis à sa disposition.

Louiza Mohamed Saïd apprend qu’il y a eu une tuerie à la mosquée. Son mari et père de ses trois filles, Abdelkrim Hassane, était parti plus tôt au PEPS. Depuis, il n’a pas donné de nouvelles. C’est l’angoisse.

Scène d’horreur

Le superviseur des ambulanciers paramédicaux David Munger arrive sur les lieux. Il rejoint ses premières équipes sur place, à une centaine de mètres de la porte d’entrée de la mosquée. La décision a déjà été prise, c’est Xavier et Tommy qui seront responsables du tri une fois à l’intérieur. Ils devront y rester jusqu’à la fin. À ce moment, les policiers, qui semblent avoir repris le contrôle, reviennent avec une première victime couchée sur une civière. Il s’agit d’un code « noir », selon les ambulanciers, même si le policier assure qu’il « respirait encore » plus tôt. La victime, un Guinéen, est atteinte à la tête. Il n’a plus de pouls. Sa dépouille est transportée par une équipe d’ambulanciers au Centre de cardiologie de Québec, où son décès est constaté. À cet instant, la voie est libre pour les autres équipes, car l’endroit est finalement sécurisé. Il est 20h10.

Xavier, Tommy et David entrent les premiers. Ils ne remarquent pas immédiatement qu’un corps est au sol à l’extérieur de la mosquée. Il s’agit d’un autre Guinéen. Ils croisent la deuxième civière qu’ils avaient laissée aux policiers quelques minutes plus tôt. Elle transporte Aymen Derbali. Il a les yeux ouverts, remarque David. Puis, Xavier voit le trou de balle au menton de l’homme. Cette image est précise. Il réalise l’ampleur de la situation. Les intervenants coupent les vêtements de l’homme afin de vérifier où se trouvent ses blessures. M. Derbali saigne abondamment. En plus du menton, des balles sont entrées dans sa jambe, dans son thorax, dans son ventre et dans son bras. L’une des balles restera coincée dans sa moelle épinière. L’homme est pris en charge par une équipe d’ambulanciers.

Les ambulanciers sont dans la mosquée. À l’entrée, ils remarquent des dizaines de douilles au sol, peut-être une trentaine dans le même secteur. Ils voient également un homme inerte sur le plancher. Il est mort.

Réouverture mosquee

 

La mosquée est bondée. Les gens sont calmes, accroupis sur le tapis. Xavier et Tommy ont des feuilles autocollantes afin de trier les gens. «Vert» pour les personnes qui peuvent se déplacer. « Jaune » pour les blessés. « Rouge » pour les blessés graves dont la vie est en danger et «noir» pour les personnes décédées. Ces codes sont universels dans le langage hospitalier. Ils doivent s’occuper de ceux qui sont vivants en premier.

David Munger installe son centre de commandement à l’extérieur. Il réclame un autobus du RTC pour transporter les codes « verts » en direction d’un centre hospitalier. Les policiers demandent la même chose pour les témoins. David voit alors une couverture de survie grise au sol. Il croit qu’il pourrait s’agir d’une victime à aider. Il soulève le drap et découvre l’arme d’assaut du tireur. Les policiers l’avertissent immédiatement de reculer. «Si cette arme ne s’était pas enrayée, ça aurait été un carnage beaucoup plus gros», se dira, plus tard, l’ambulancier qui connaît bien les armes à feu.

L’ambulancier Xavier Gonthier-Blouin ordonne à tout ceux qui peuvent venir vers lui de le faire. La grande majorité des gens se lèvent et se dirigent vers lui. Ils sont « verts ». C’est une bonne nouvelle. Ils iront se placer à droite dans la salle, alignés au mur, où ils seront aussi fouillés.

Le directeur des urgences du CHU Pierre-Patrick Dupont met les gaz vers le centre hospitalier. Il vit à Boischatel. En arrivant près du pont de l’Île, il y a un barrage, car un suspect est appréhendé par les policiers. Malgré ses explications, l’employé du MTQ qui contrôle la circulation refuse de le laisser passer, même s’il porte son dossard de la sécurité civile. Il devra contourner la scène et prendre un chemin plus long par la ville afin de se rendre à l’hôpital. Entre temps, il communique avec ses équipes et met en place sa stratégie d’intervention.

L’entourage du premier ministre Philippe Couillard est au boulot. Une cellule de crise est mise en place au cabinet. Les gens sont fébriles et sur le qui-vive. Même chose au ministère de la Sécurité publique. La rumeur parle de deux tireurs... Est-ce que la menace est terminée ?

La ligne de front

Les ambulanciers Xavier et Tommy terminent de trier les gens. Dans le fond de la salle, il y a une petite pièce. À l’intérieur, des enfants et des femmes s’y sont cachés. Les yeux ronds. Ils sont figés, traumatisés. Par chance, ils ne sont pas blessés.

Tout près, des témoins indiquent qu’une des personnes qui a été identifiée comme «morte» au sol n’avait pas reçu de balle. «Il a eu un malaise, il s’est pris la poitrine», mentionne un témoin. Il n’y a pas de sang en apparence. Une équipe d’ambulanciers lui prodiguera deux décharges électriques afin de le réanimer, mais rien n’y fait. Une fois à l’hôpital, les médecins trouvent une balle dans le dos de la victime. Il est 20h26 et tous les blessés graves sont en route pour l’hôpital.

C’est à l’hôpital de l’Enfant-Jésus que les traumas «rouges» sont transportés par les ambulanciers paramédicaux. Là bas, l’urgentiste Marcel Hammond est le leader. Dans l’empressement, il s’est fait un dossard artisanal avec du ruban adhésif afin que toute l’équipe puisse se référer à lui rapidement. Les gens sont nerveux avant l’arrivée des victimes. Néanmoins, sachant qu’il n’y a que cinq blessés, le «code orange» n’est jamais déployé. Tout le monde a en tête le golden hour, ce qui signifie que les blessés graves ont une heure à partir de l’impact des balles avant d’atterrir en salle d’opération.

Plusieurs salles d’opération sont libérées. À l’urgence, les premiers survivants arrivent, le Dr Hammond et ses collègues redirigent les victimes rapidement vers les blocs opératoires, selon la gravité des cas. Ces décisions sont toujours difficiles à prendre.

Sang froid

En direction de l’hôpital, le docteur Clément réfléchit à toute vitesse et espère que tout le monde pose les bons gestes. Chaque seconde compte dans ces moments particuliers. Durant ses huit années comme chirurgien dans les forces armées, dont trois missions en Afghanistan, Julien Clément a appris comment faire face à ces situations exceptionnelles, principalement lorsqu’il y a des polytraumas par projectile.

Dès son arrivée, il enfile son habit vert de chirurgien et va prêter main-forte à ses collègues. Au total, ils sont six chirurgiens généralistes en salle d’opération, sans compter les anesthésistes et les autres spécialistes, comme les chirurgiens orthopédistes. En premier lieu, ils doivent arrêter les saignements pour stabiliser les vies. Ensuite, ils devront réfléchir à retirer les balles et les sauver. Certains cas sont très graves. Ils pourraient en perdre. Chaque geste est précieux.

Kader Hassane dort paisiblement à Paris lorsqu’il reçoit un appel du Québec. Louiza Mohamed Saïd, la femme d’Abdelkrim Hassane, informe Kader que son frère était dans une mosquée lorsqu’il y a eu une tuerie. Elle espère encore avoir de ses nouvelles. Une heure plus tard, Kader apprend que son frère est décédé sous les balles du tireur.

Officiellement décédés

Il est 21h15. À l’intérieur de la mosquée, le calme est de retour. Quatre corps inertes sont au sol. Ils ont tous été atteints à la tête. Les morts sont évidentes. Les ambulanciers Xavier et Tommy ont terminé, ils pourront retourner au garage, où l’on a prévu une réunion afin de faire le point et discuter de ce qu’ils ont vécu.

«Allez-vous transporter les corps ?», demande un agent du SPVQ à David. La place de ces personnes n’est pas à l’hôpital. David contacte une centrale et parle à un médecin. Chaque victime a une carte d’identité sur elle. Ainsi, il est en mesure de constater les décès sur les lieux avant de rejoindre ses équipes à la centrale. Les quatorze «verts» qui n’ont pas encore été transportés à l’hôpital ou placés dans un autobus et qui ont besoin de soins mineurs sont témoins de cette triste scène. Il y a des enfants parmi eux. Des couvertures seront mises sur les victimes. Le coroner pourra disposer des corps au Laboratoire de médecine légale.

Ce n’est qu’à 21h45 que les gens ayant besoin de soins mineurs sont dirigés en autobus à l’hôpital Saint-François-d’Assise---, à Limoilou.

Entre-temps, il y a de la confusion. Des familles sont dirigées vers le CHUL, car il s’agit de l’hôpital le plus près du drame. Cependant, aucun blessé n’y est transporté. Angoissées, certaines personnes attendent des nouvelles. D’autres, en larmes, sont escortées par des intervenants. L’ambiance est morbide. Des proches des victimes repartent bouleversés et secoués. Les médecins, les infirmières sont débordés, ils sont nerveux. Des policiers et des agents de sécurité sont là en renfort. La scène est émotive et intense.

Panique et confinement

Au même moment, dans leurs communications internes, les policiers indiquent qu’une personne est atteinte par balle dans le secteur Limoilou. La rumeur qu’un tireur est toujours actif plane. Le tireur de la mosquée serait-il toujours actif malgré une arrestation à l’île d’Orléans ? Les autorités décident d’enclencher la procédure de confinement à l’hôpital Enfant-Jésus qui est dans le même secteur. Les portes sont barrées, les lumières sont fermées, plus personne n’entre ou sort. On demande à tous de se pencher. Même chose à l’hôpital Saint-François-d’Assise. La peur refait surface, elle qui n’est jamais vraiment partie ce soir-là. Quelques minutes plus tard, l’alerte tombe. Les deux événements ne sont pas liés, assurent les autorités. Il s’agissait d’un règlement de compte. Toutefois, l’homme atteint s’ajoute à la liste des patients qui devront être opérés à l’Enfant-Jésus cette nuit-là. Les chirurgiens en ont plein les bras.

Au Centre sportif de Sainte-Foy, l’enquête commence. Une quinzaine de personnes qui se trouvaient à l’intérieur de la mosquée lors de la tuerie y sont transportées en autobus du RTC. Un poste de police temporaire est aménagé dans les locaux. Les témoins sont rencontrés par les enquêteurs.

En fin de soirée, Philippe Couillard atterrit à Québec. Il se réunit avec son équipe. Un sentiment de fatalité plane. C’est le désappointement. La notion d’urgence est forte. Il doit préparer une communication publique.

Une nuit troublante

À l’étage du bloc opératoire, la salle pour les familles est bondée. Il y a une trentaine de personnes. Une vaste partie de la communauté musulmane. Jamais le CHU n’a vécu une situation semblable. Les gens veulent toucher leurs proches et amis, s’assurer qu’ils sont en vie. C’est le docteur Clément qui est responsable de venir expliquer la situation aux familles. Cette étape, Julien Clément trouve qu’elle est beaucoup plus difficile que celle de sauver une vie en salle d’opération. La charge émotive est puissante durant cette nuit meurtrière. Il n’y a pas plusieurs façons d’agir dans ce cas. Il faut dire la vérité. Il explique aux gens ce qui a été fait et ce qui reste à faire.

De leur côté, les proches des hommes décédés espèrent obtenir des nouvelles. Ils sont tourmentés. Malheureusement, personne ne peut les informer de la situation dans les centres hospitaliers, car ces victimes n’ont pas été admises. C’est le néant, la tristesse, la panique, la colère. Les corps des personnes qu’ils aiment sont toujours sur ce plancher qui est couvert de sang à la Grande Mosquée.

Après la fusillade, David Munger continue son quart de travail. Durant la nuit, il se retrouve dans l’appartement d’une dame qui fait une crise de panique, tout comme des ambulanciers et des policiers qui sont intervenus à la mosquée plus tôt. David essaie de calmer la dame, mais c’est impossible. Elle panique. Aux nouvelles, elle a vu l’attentat à la mosquée. Elle a peur pour sa vie et pour celle de ses proches qui vivent à l’île d’Orléans.

À la recherche d’explications

Il est presque une heure du matin le 30 janvier. Le premier ministre Philippe Couillard fait le point, aux côtés du maire de Québec, Régis Labeaume et du ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux. « Aujourd’hui, le Québec est frappé par le terrorisme », affirme M. Couillard. Déjà, le geste à caractère haineux est étudié. C’est la communauté musulmane entière de Québec qui est frappée de plein fouet. Le message d’ouverture doit être clair, il doit être inclusif. «Nous sommes avec vous. Vous êtes chez vous. Vous êtes bienvenus chez vous. Nous sommes tous des Québécois. Il faut qu’ensemble, on continue à bâtir une société ouverte, accueillante et pacifique», déclare le premier ministre.

Cette nuit-là, tous les blessés ont été sauvés. Les interventions chirurgicales ont été un succès. Mais six personnes ont perdu la vie sous les balles d’un tireur. Au total, 17 orphelins. Cinq personnes ont été gravement blessées. Parmi elles, Aymen Derbali, qui ne pourra plus jamais marcher. Des dizaines d’autres gardent des séquelles psychologiques atroces.

Pour les victimes, le pire reste à venir. C’est le deuil d’un père. Ce sont des images d’horreur imprégnées à jamais dans la tête d’un enfant. C’est une réhabilitation interminable. C’est la peur. C’est un procès. C’est la honte. C’est la tristesse. Ce sont des préjugés.

Les victimes et orphelins

MAMADOU TANOU BARRY

42 ans, comptable originaire de la Guinée

Marié et père de trois enfants.

Il œuvrait comme comptable dans une compagnie au centre commercial Place de la Cité. Il avait quitté sa Guinée natale pour le Québec en 2011 et avait obtenu sa citoyenneté canadienne. Il demeurait à Sainte-Foy.

IBRAHIMA BARRY

39 ans, informaticien originaire de la Guinée

Marié et père de quatre enfants, deux filles de 14 et 8 ans et deux garçons de 4 et 3 ans.

Il était au Québec depuis 2011 et un ami proche de Mamadou Tanou Barry. Les deux hommes voyageaient souvent ensemble. Il détenait également sa citoyenneté canadienne. Il demeurait à Sainte-Foy.

AZZEDDINE SOUFIANE

57 ans, propriétaire d’une épicerie-boucherie et originaire du Maroc

Père de trois enfants: sa fille Zineb (14 ans), sa plus jeune Hajar (6 ans), et son adolescent Ilies (16 ans)

ABDELKRIM HASSANE

41 ans, ingénieur informatique et originaire de l’Algérie

Père de trois filles : Yamina (11 ans), Sarah (9 ans) et Sofia (2 ans)

Il est arrivé au Québec en 2010 et travaillait comme analyste-programmeur pour le gouvernement du Québec. Il est marié à Louisa Mohamed Saïd.

KHALED BELKACEMI

60 ans, professeur à l’Université Laval et originaire de l’Algérie

Père de deux enfants adultes : Amir Belkacemi et Megda Belkacemi

Il était professeur en génie alimentaire à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval et chercheur affilié à l’Institut sur la nutrition et les aliments fonctionnels.

Il est marié à Safia Hamoudi, également professeure à l’Université Laval.

ABOUBAKER THABTI

44 ans, chef d’équipe chez Exceldor et originaire de la Tunisie

Marié et père de deux enfants de 4 et 12 ans

Il résidait à Québec depuis 2011.

L’accusé

Alexandre Bissonnette a été arrêté le 29 janvier au soir. L’homme de 27 ans est accusé du meurtre de six personnes de la communauté musulmane, de tentative de meurtre à l’égard de cinq autres personnes et de tentative de meurtre avec une arme à autorisation restreinte à l’égard de trente-cinq personnes. Son procès doit se dérouler à compter du 26 mars et pourrait s’échelonner sur deux mois. L’accusé bénéficie toujours de la présomption d’innocence ; les procédures n’en sont toujours pas à l’étape où l’accusé a eu l’occasion de déposer son plaidoyer de non-culpabilité et de contester les accusations.