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Devant quelque 200 élèves

Simulation-choc contre l’échange de photos osées

Dominique Scali | Agence QMI 

Dominique Scali / Agence QMI

Quelque 200 élèves réunis dans un auditorium. Un policier entre et arrête un adolescent parce qu’il aurait transmis à un ami une photo des seins nus de son ex-copine. Personne ne se doute qu’il s’agit d’une simulation.

«J’étais bouche bée. [L’arrestation], c’était dans notre face. Avec des gens qu’on connaît», raconte Roxanne Vincent.

À ce moment, les jeunes de l’école secondaire Soulanges, en Montérégie, ignorent qu’il s’agit d’une mise en scène.

«Ça nous a vraiment ébranlés. Je pense que tous ceux qui y ont assisté, si jamais on reçoit une photo [osée], on va tout de suite la supprimer», poursuit Roxanne.

Tout a commencé au début de l’été dernier, quand deux avocates de l’aide juridique ont contacté Jean-Sébastien Roy, directeur adjoint de l’école située à Saint-Polycarpe, une petite ville dans le coin de Vaudreuil.

L’idée était d’agir afin d’informer les jeunes sur la question des images «sexy» que se transmettent des élèves, parfois sans leur consentement, les avocates voyant de plus en plus de cas devant les tribunaux.

Recrutés en secret

La direction et une enseignante d’art dramatique ont donc secrètement recruté trois élèves pour incarner en octobre dernier un cas fictif inspiré d’histoires vraies.

Les élèves de 4e secondaire ont été réunis dans l’auditorium sous prétexte de regarder un film. Un policier est entré, s’est adressé au directeur, qui a pointé Félix Patenaude, un des élèves acteurs, avant de quitter les lieux avec lui.

M. Roy a attendu que les élèves absorbent le choc, puis leur a dit que c’était une simulation. Une vidéo racontant l’histoire a été projetée. Sur scène, le policier et l’acteur ont reproduit ce qui se passe au poste de police : fouille, interrogatoire, lecture des droits.

Deux jours plus tard, les 200 élèves assistaient au procès fictif du garçon au palais de justice de Salaberry-de-Valleyfield. Un faux procès, mais mené par de vraies avocates et une vraie juge du Tribunal de la jeunesse, où les trois acteurs devaient témoigner.

«C’est toute une machine que le système de justice a mise à notre disposition, dit M. Roy. De toute ma carrière, jamais je n’ai vu des élèves aussi silencieux.»

C’est donc au cours du procès que les jeunes ont pu apprendre à partir de quel moment s’arrête le consentement de la personne photographiée et ce qui est légal ou pas.

Retombées

La psychoéducatrice Karine Champagne a d’ailleurs vu les retombées dans son bureau. Des filles qui avaient partagé des photos osées d’elles-mêmes sont venues se confier à elle. «On a pu désamorcer certaines situations.»

«Des gars m’ont dit : “je vais faire attention maintenant”. Pas parce qu’ils ne veulent pas se faire prendre, mais parce qu’avant, ils ne savaient pas qu’ils n’avaient pas le droit [de transmettre] ces photos», explique Mme Champagne.

«Ça devrait se faire dans toutes les écoles. Ç’a vraiment changé notre manière de penser», dit Anthony Biron.

Ce qu’ils ont dit

«J’ai des amies autour de moi à qui c’est arrivé. Je saurais mieux comment être là pour elles maintenant. Quoi leur dire, quoi faire. Je pourrais les aider à aller en parler à un adulte.»

– Maghalie Carrière-Dussault

«J’ai vraiment hésité [avant d’accepter d’incarner Mégane]. Ma crainte était que les autres pensent que j’avais réellement envoyé des photos de moi-même. Mais tout le monde a très bien compris que c’était fictif.»

– Mélanie Beauvais

«En 2017, tout le monde a un cellulaire. C’est rendu tellement simple [d’envoyer une photo].»

– Anthony Biron

«C’était vraiment différent [des ateliers] de sensibilisation qu’on a habituellement, qui ressemblent à des conférences. Ça venait chercher nos émotions [...] Je pense qu’on en est tous sortis plus matures et plus éclairés.»

– Maghalie Carrière-Dussault

«Dorénavant, je crois qu’il y aura plus de prudence. Et plus de respect.»

– Maghalie Carrière-Dussault

Le cas fictif

Le cas qui a été utilisé à l’école Soulanges est inspiré de plusieurs dossiers réels sur lesquels ont travaillé les avocates Stéphanie Castagnier et Karine Poissant.

1. Dans une vidéo, on peut voir les personnages Tommy et Mathieu, assis autour d’un feu. Tommy annonce à son ami qu’il a rompu avec sa copine Mégane. Il a toutefois conservé une photo d’elle, seins nus. Mathieu insiste pour voir la photo, mais Tommy refuse.

2. Deux jours plus tard, les deux amis échangent des messages textes. Mathieu demande à nouveau à voir la photo de Mégane. Tommy hésite, puis finit par céder et lui envoie le cliché.

Or, Mégane avait dans le passé demandé à Tommy de supprimer cette photo d’elle, chose qu’il n’a pas faite.

3. Par la suite, Mathieu avoue à Mégane que Tommy lui a transmis la photo. L’adolescente porte donc plainte à la police.

4. Tommy est notamment accusé de distribution et possession de pornographie juvénile. Au terme de son procès, il sera reconnu coupable des deux chefs.

5. Il a été condamné à des travaux communautaires, à participer à un atelier sur la cybersexualité et à ne pas utiliser son cellulaire pendant un an. Une prise d’ADN a aussi été réalisée.

Même si, dans l’histoire, il s’agit d’une photo de seins nus, la photo qui a été présentée devant les élèves montrait plutôt une femme en soutien-gorge. Elle était floue et il ne s’agissait évidemment pas de l’élève jouant Mégane.

Les leçons retenues

Pornographie juvénile

Toute photo de nudité d’adolescents peut être considérée comme de la pornographie juvénile, puisqu’ils sont mineurs, même s’ils l’ont prise eux-mêmes. L’échange d’une telle photo entre deux jeunes dans le cadre d’une relation intime peut être toléré, à condition que cela reste privé.

Le consentement

«À partir du moment où la personne demande à ce que sa photo soit supprimée, il n’y a plus de consentement», explique Me Castagnier. Le jeune qui refuse de la supprimer peut donc être accusé de possession de pornographie juvénile.

Montrer, c’est partager

Dans le cas de la transmission de photos, il n’y a toutefois pas d’exception, expliquent les avocates. On ne peut jamais partager une photo de nudité d’une personne mineure, même si elle-même accepte qu’elle soit partagée. Le simple fait de montrer une telle photo, même sans l’envoyer, peut suffire à faire porter des accusations.

Le risque

«Dans une relation amoureuse, la confiance est là. Mais peut-être que dans deux mois ce ne sera plus pareil et que tu vas détester la personne [ou vice versa]. Ça nous a fait réaliser que c’est le genre de chose que tu peux regretter», a retenu Maghalie Carrière-Dussault.

Pas juste les filles

La majorité des cas que plaident les avocates impliquent un garçon accusé pour avoir partagé la photo d’une fille. «Mais on voit les deux. Il y a aussi des cas où c’est le garçon qui s’est dénudé, parfois dans le cadre de défis mutuels», observe Me Castagnier.

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