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Mauvais climat de travail

L’air est malsain à la police du tabac

Éric Yvan Lemay | Bureau d'enquête

Le climat de travail est loin d’être sain à la direction des enquêtes du ministère de la Santé. Depuis deux ans, la «police du tabac» est aux prises avec plusieurs congés de maladie, des départs, des plaintes pour harcèlement psychologique et de la pression pour distribuer des tickets.

La direction de l’inspection et des enquêtes est responsable d’appliquer la Loi sur le tabac, notamment la règle des neuf mètres autour des hôpitaux ou sur le terrain des écoles. Elle s’assure aussi que les dépanneurs ne vendent pas de cigarettes à des mineurs.

Notre Bureau d’enquête a appris qu’au cours des derniers mois, 13 des 22 employés du bureau de Montréal se sont retrouvés en congé de maladie ou ont quitté leur poste.

L’une des inspectrices a même décidé de carrément quitter la fonction publique.

À l’origine de cette saignée, plusieurs dénoncent le harcèlement et la pression dont ils seraient victimes.

Notre Bureau d’enquête a recueilli les témoignages de quatre employés actuels ou passés découragés par les conditions de travail.

De plus, Caroline Morneau, la conseillère en ressources humaines mandatée par le ministère, a livré un rapport dévastateur concernant la conduite du directeur, Jean-François Therrien. Selon elle, il s’agit d’un abus d’autorité et de conduite qui se rapproche du harcèlement psychologique.

Plusieurs problèmes

Ce dernier, un ancien député adéquiste de la circonscription de Terrebonne, travaille à la Santé depuis 2011.

Voici quelques problèmes soulevés :

• Chaque inspecteur reçoit des objectifs annuels de 200 vérifications de vente de tabac (vente aux mineurs) et 400 visites d’inspection pour prendre des fumeurs en infraction. Si un agent n’a pas donné suffisamment de billets d’infraction, on lui met de la pression et il arrive même qu’un chef d’équipe le suive sur la route.

• Lors d’une réunion en mai 2016, Jean-François Therrien aurait tenu des paroles jugées «vexatoires» envers des employés. Deux d’entre eux auraient même pleuré.

• Dix-huit plaintes de harcèlement psychologique ont été déposées à la suite de cette réunion.

• Des employés ont été soupçonnés de voler du temps. Un climat de suspicion s’est installé et on demande aux employés de rendre compte davantage de leurs allées et venues.

• Tous les enquêteurs ont été rétrogradés au poste d’inspecteur avec une baisse de leurs avantages. Les enquêtes sur la contrebande de tabac relèvent désormais de la Sûreté du Québec et de Revenu Québec.

Changement organisationnel

Jean-François Therrien n’a pas rappelé notre Bureau d’enquête.

De son côté, Marie-Claude Lacasse, porte-parole du ministère de la Santé, reconnaît que la direction des enquêtes a connu des difficultés en 2016.

Toutefois, elle affirme que les dirigeants du ministère n’avaient pas été informés de problématiques survenues jusqu’à la fin 2017.

«Il y a eu un changement organisationnel, c’était une question d’organisation du travail et de gestion des employés», indique Marie-Claude Lacasse.

La porte-parole confirme qu’au cours des 24 derniers mois, il y a eu six départs au bureau de Montréal, mais que trois d’entre eux étaient liés à une mise en disponibilité. Une autre a pris sa retraite en mars 2016.

Sept employés sur 22 ont également été placés en invalidité, dont trois avaient des problématiques liées au travail. Le ministère nie toutefois imposer un quota de tickets. Il reconnaît toutefois fixer des objectifs concernant le nombre de visites d’inspection.

Un rapport troublant

Extraits d’une analyse préparée par Caroline Morneau à la suite de plaintes pour harcèlement psychologique :

«La conduite de M. Therrien [le patron de l’organisation] a amené un milieu de travail malsain teinté par le contrôle et la menace. Certaines personnes ont peur de s’exprimer devant lui. Deux employées ont pleuré suite à la rencontre d’équipe du 30 mai. D’autres ont vu leur santé physique en souffrir. »

«Certaines personnes ont souligné que c’est la peur qui les empêchait d’informer l’employeur des comportements de M. Therrien, craignant d’avoir des représailles de sa part.»

«Sa conduite est vexatoire, non désirée et engendre un climat de travail néfaste.»

«Certains employés se sont sentis dévalorisés par les paroles de M. Therrien. Ils ont mentionné que M. Therrien leur a parlé comme s’ils étaient des menteurs et des voleurs.»

«On est en présence d’un comportement inacceptable qui se rapproche du harcèlement psychologique sans en être exactement.»

«Certains employés ont mentionné qu’ils se sentent démobilisés.»

Quatre inspecteurs se vident le cœur

Au cours des dernières semaines, notre Bureau d’enquête a recueilli les témoignages de quatre employés ou ex-employés de la « police du tabac ». Tous ont voulu garder l’anonymat par crainte de représailles patronales.

Employé 1

«Ils nous écœurent avec ça, ils sont sur notre dos. C’est lourd. Il faut qu’on soit des donneurs de tickets, c’est leur seul objectif. Si tu n’en donnes pas assez, ils envoient quelqu’un avec nous autres pour en donner plus.»

Employé 2

«L’été dernier, il y a eu peu d’amendes pour la vente [de cigarettes] aux mineurs. La moitié des inspecteurs qui font ça normalement étaient malades. On fait ces vérifications en été puisque c’est là que les étudiants sont disponibles pour les visites d’inspection.»

Employé 3

«On nous menaçait de nous enlever des conditions de travail. Si vous ne faites pas ça [venir au bureau], vous n’aurez plus le droit de travailler à domicile. J’étais tannée de me faire menacer, me faire engueuler. Ça marchait tout le temps sous la menace.»

Employé 4

«Il y a eu une réunion où on s’est fait traiter de voleurs sans que des vérifications soient faites. Ils nous surveillent constamment. Je n’ai jamais vu ça depuis que je suis dans la fonction publique.»

Six mois à la police du tabac

2527 visites d’inspection

2313 avis écrits

1060 constats d’infraction

*Du 1er avril au 30 septembre 2017