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Jamais inspectés par le gouvernement

Des puits de gaz abandonnés sans surveillance en pleine ville

Anne Caroline Desplanques | Agence QMI 

Courtoisie

Quatre puits de gaz abandonnés depuis des décennies en plein cœur de Montréal n’ont jamais été inspectés par le gouvernement afin d’assurer qu’ils soient sécuritaires, bien que du gaz y ait été détecté.

L’un d’eux, le puits Lincoln, est situé au centre-ville, au coin des rues Lincoln et du Fort. Foré en 1944, il a été fermé la même année par une entreprise privée, malgré des «indices de gaz», d’après les bases de données du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN). Un immeuble à logements le surplombe maintenant.

Les trois autres sont situés dans le parc d’un centre de soins, près d’une voie ferrée et dans une zone industrielle de Montréal-Est.

Pour le biophysicien Marc Brullemans, du Regroupement vigilance hydrocarbures Québec, «il y a des craintes à avoir» sachant que le puits Lincoln est près de bâtiments.

«Il y a une lumière rouge qui s’allume quand on parle d’indices de gaz, renchérit Patrick Bonin, de Greenpeace. Qui dit indices de gaz dit possibilité d’accumulation, de fuite, de migration, d’explosion.»

«Le méthane, c’est dangereux pour la sécurité. C’est un gaz inodore et incolore qui peut exploser avec seulement 15 % de concentration dans l’air. Il suffit d’une étincelle», ajoute André Belisle, de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique.

Sans surveillance

Rue du Fort, le concierge de l’immeuble n’avait jamais entendu parler d’un puits d’hydrocarbure avant la visite du «Journal de Montréal» et le propriétaire n’a pas répondu à notre appel.

Comme les puits abandonnés ne figurent pas dans les actes notariés et qu’ils sont souvent enfouis sous terre, un propriétaire peut ne jamais se rendre compte qu’une telle structure est creusée dans son sous-sol.

Mais le MERN, qui a la responsabilité de ces puits, est tout à fait au courant de leur existence. D’après ses propres cartes, il y en a près d’un millier à travers la province.

Le porte-parole du ministère, Nicolas Bégin, confirme que les quatre puits repérés par «Journal de Montréal» à Montréal n’ont jamais été inspectés. Mais il assure que seule une «petite quantité de gaz non significative» y a été détectée en profondeur lors de leur forage, qui remonte à plusieurs décennies.

Fuite possible

Toutefois, aucune donnée publique sur la nature et la quantité du gaz n’est diffusée.

Depuis 2010, Marc Brullemans supervise des citoyens qui ont inspecté quelque 300 puits à travers la province et la quasi-totalité n’est pas conforme.

«Plusieurs présentaient des signes de dégradation du coffrage ou laissaient échapper des hydrocarbures», dit-il.

Dans deux études parues en 2014, une équipe d’hydrogéologues de l’Université Laval explique qu’un bouchon de ciment doit être placé au fond d’un puits à sa fermeture. Si le ciment se dégrade ou est mal mis en place, des fuites notables peuvent survenir en moins de 10 ans.

Inspections sérieuses réclamées

Le ministère de l’Énergie (MERN) assure que les puits abandonnés de Montréal seront tous inspectés cette année et pourraient être forés et cimentés à nouveau pour assurer la sécurité des personnes et de l’environnement.

Mais le biophysicien Marc Brullemans, du Regroupement vigilance hydrocarbures Québec, met en doute le sérieux des inspections du ministère.

Puits introuvables

Son organisation a dépouillé 212 rapports d’inspection réalisés par le MERN entre août 2017 et le 1er février 2018. Elle a constaté que 90 % des puits ont été jugés «conformes», alors que 65 % étaient introuvables.

Le porte-parole du ministère, Nicolas Bégin, indique que «tous les puits qui n’ont pas été localisés avec certitude en 2017 feront l’objet d’une recherche documentaire plus exhaustive en 2018».

Mais une recherche documentaire ne suffit pas, d’après une étude publiée en 2014 par une équipe d’hydrogéologues de l’Université Laval.

«Afin de pouvoir porter un jugement objectif sur l’intégrité des mesures d’obturation des puits, les puits devraient être localisés sur le terrain et les visites accompagnées d’observation et de mesures», écrivent les experts.

Pour André M. Belisle de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique, «ces puits devraient être inspectés une fois par an, parce que la terre bouge et le métal rouille».

«On le voit bien avec nos viaducs au Québec, le ciment ce n’est pas éternel», renchérit Patrick Bonin, de Greenpeace.

Les puits abandonnés sont de puissants émetteurs de gaz à effet de serre. Ils émettent du méthane (CH4), un gaz 25 fois plus puissant que le dioxyde de carbone (CO2).