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Présenté à la Tohu

«Celui qui tombe» ou l’art de se tenir debout

Caroline Vigeant | Agence QMI

SPE-CELUI QUI TOMBE-TOHU

TOMA ICZKOVITS/AGENCE QMI

«Celui qui tombe», imaginée par l’acrobate, jongleur, acteur et danseur français Yoann Bourgeois, est une vertigineuse métaphore de l’existence, où le simple geste de se tenir debout devient prodigieux. Un tour de piste haletant et poétique.

Jusqu’au 17 mars à la Tohu, cet alliage de cirque et de danse contemporaine de celui qui codirige le Centre chorégraphique national de Grenoble fait intervenir six acrobates - en parité hommes-femmes - sur une plateforme en bois massif, suspendue par des câbles à deux mètres du sol.

À bord de ce radeau branlant et dans des habits de tous les jours, les protagonistes, qui apparaissent d’abord comme échoués dans la pénombre, obéissent à la gravité. Sauf que les lois de la physique – forces centrifuges et centripètes - agissent rapidement sur eux, comme autant d’aléas de la vie.

Manège et cataclysme

Exit mât chinois, trapèze, roue Cyr et autres dispositifs circassiens, la plateforme de six mètres carrés, bien que minimaliste, donne suffisamment de fil à retordre à chacun pour tenir les spectateurs en haleine tout au long des 70 minutes de la prestation. Capricieuse, l’embarcation, à la fois manège et cataclysme, tangue, tourbillonne, accélère, bascule, grince et craque lourdement. C’est elle qui dicte aux danseurs leur conduite, qui donne impulsion à leurs mouvements retors.

Ballottés et résignés à s’adapter, les comparses résistent de leur mieux, souvent à l’oblique, une posture qui évoque autant la vulnérabilité de l’être qu’une volonté de fer à mettre un pied devant l’autre. Peu importe, ils tiennent bon, debout, souples. Ils marchent, glissent, se figent, s’accrochent les uns aux autres pour ne pas être éjectés par-dessus bord, s’enfargent les uns dans les autres, culbutent et dansent. Ils s’enlacent aussi et s’aiment dans des étreintes aussi splendides qu’improbables.

Solidaires et frivoles

Malgré un départ plutôt sombre, notamment lorsque l’une arpente le corps de ses semblables affalés au sol sur l’air de «My Way» chanté par Sinatra – une image saisissante -, la quête incessante de l’équilibre rend le groupe solidaire, complice et parfois même frivole.

Mais voilà que le sol se dérobe sous leurs pieds pour changer leur trajectoire dans une lumière bleutée. La terrasse se dresse à la verticale pour devenir un mur au sommet duquel un seul membre est juché.

Parmi les numéros culminants, soulignons celui où l’un des naufragés s’accroche à l’imposante structure, d’abord par les pieds, ainsi que celui où, dans un mouvement de balançoire, la plateforme bouscule le groupe, les jette au sol et effleure leurs têtes au passage. Mais c’est surtout l’image finale qui suscite sûrement les applaudissements les mieux nourris, notamment lorsque tous sont alignés dans ce point de suspension, dont Bourgeois se fait d’ailleurs un point d’honneur, les danseurs profitent d’un dernier état de grâce avant leur dernière chute, inéluctable.