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Les étudiants victimes d’un «détournement de fonds»

Réys Caron

Les étudiants des universités font les frais d’un vaste détournement de fonds de l’enseignement vers la recherche, ce qui explique la hausse des droits de scolarité draconienne que le gouvernement Charest s’apprête à leur servir.

Ce pavé dans la mare du débat entourant l’augmentation des droits de scolarité provient d’un livre intitulé Université Inc., que viennent de signer Éric Martin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), et Maxime Ouellet, professeur au collègue Lionel-Groulx.

Dans leur analyse de 147 pages, les deux auteurs y vont d’une charge à fond de train contre certains «mythes», à commencer par le sous-financement des universités, et l’économie du savoir.

«On est fâchés, notre conception de l’université est qu’elle doit demeurer un bien public et accessible. Quand on voit la dynamique de privatisation, on ne peut pas faire autrement que de s’indigner», a affirmé Éric Martin en entrevue.

Toute l’opération orchestrée par la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, aura pour effet de détourner l’université de sa mission, qui, à son avis, est de transmettre le savoir et de former des individus autonomes, cultivés et responsables.

«Mensonge»

Affirmer que les universités sont sous-financées est faux, soutiennent MM. Martin et Pouliot. «Les recteurs mentent à la population», a plaidé Éric Martin. Pour prétendre au sous-financement, qu’ils estiment à 620 millions $, les recteurs ignorent d’importantes sources de revenus versées aux universités.

Les fonds de recherche subventionnée, les fonds provenant des entreprises auxiliaires, d’immobilisation et de dotation sont exclus du calcul des recteurs, exposent les auteurs.

De 1980 à 2004, le montant des subventions et des contrats de recherche versés aux universités s’est multiplié par 25, passant de 117,9 millions $ à 1,38 milliard $.

«L’importance accrue de la recherche à l’université entraîne une augmentation du nombre de gestionnaires et des dépenses bureaucratiques. Il faut gérer les subventions, les enjeux légaux liés à l’obtention des brevets, les transferts technologiques (etc.)», écrivent les auteurs.

Et l’enseignement?

Avec pour conséquence que les professeurs se détournent de l’enseignement et optent pour la recherche de sorte que, « dans les pires cas », 50% des cours au premier cycle sont dispensés par des chargés de cours, écrivent MM. Martin et Ouellet.

«Pendant ce temps-là, les profs font des colloques internationaux, participent à des partenariats avec des entreprises [...] À l’Université Laval, on crée des chaires de recherche financées à 50% par le privé», s’est insurgé Éric Martin.

En page 29, cette comparaison assassine : pendant que la masse salariale des professeurs baissait de 4,4 %, de 1997 à 2005, celle vouée au personnel de direction des universités enflait de 83,2 %.

Mutation dangereuse

Le «mythe» de l’économie du savoir guide désormais les universités, dénoncent les auteurs du livre Université Inc.

Cette mutation repose sur la croyance que l’innovation dans les universités permet de démarrer des entreprises qui pourront exploiter des découvertes «brevetées» et attirer du capital de risque pour le faire, exposent Éric Martin et Maxime Ouellet. Ce choix de société pourrait réserver des lendemains qui déchantent aux diplômés, préviennent les auteurs du livre.

«Diplômes jetables»

L’exemple des compagnies biotechnologiques est éloquent à cet égard, soulignent-ils, reprenant un article du journal Les Affaires publié le 17 juin 2010.

«En 2003, le Québec comptait 158 entreprises dans ce secteur (qui a bénéficié de la recherche universitaire et du soutient de l’État). En 2009, il n’en restait que 92, un recul de 92% [...] Depuis la dernière crise et la récession, les investisseurs s’en vont et les entreprises ferment.»

Quant à la valeur accrue des diplômes universitaires, promise par la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, Éric Martin appréhende les «diplômes jetables», qu’il définit comme des baccalauréats, maîtrises ou doctorats émis pour des formations tellement pointues que si l’individu perd son emploi, il devra retourner sur les bancs de l’école.

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