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Les années Rousseau hantent encore la Caisse de dépôt

Pertes de 40 milliards $

Jean-François Cloutier

Il y a trois ans, presque jour pour jour, la Caisse de dépôt et placement du Québec révélait un cratère de 40 milliards $ dans ses résultats financiers, déclenchant un psychodrame national.

Il s'est écrit beaucoup de choses sur cette perte colossale et, pourtant, l'épisode reste encore mystérieux, selon plusieurs témoins de l'époque. À tel point que des experts s'inquiètent du fait qu'il pourrait se reproduire dans un proche ou lointain avenir.

On comprend tous que la Caisse pouvait difficilement afficher un rendement positif en 2008. Cette année, des piliers de Wall Street, comme les banques Lehman Brothers, Bear Stearns, Merrill Lynch et l'assureur AIG, ont soit fait faillite, soit été renfloués par le trésor public. L'indice phare de la Bourse de Toronto a terminé en baisse de 35,5 %.

Pour autant, avec un rendement négatif de -25 %, la Caisse a fait bien pire que le fonds d'investissement ontarien Teachers (-18 %) et que le fonds Omers (-15,3 %), deux institutions auxquelles on a l'habitude de la comparer. Qu'est-ce qui explique que la Caisse ait sous-performé à ce point?

Pour l'ancien premier ministre Bernard Landry, toute la lumière n'a pas encore été faite sur l'effondrement de 2008. «Quand vous comparez avec l'étranger, vous voyez que le Québec a été affecté de façon démesurée par le papier commercial», mentionne-t-il.

La Caisse, mais aussi la Banque Nationale et le Mouvement Desjardins, ont été écorchés par des achats massifs de Papier commercial adossé à des actifs (PCAA) non bancaire.

M. Landry souligne pourtant que les signaux de fumée s'accumulaient sur la valeur de ce produit financier. Les agences américaines de notation avaient mis en garde contre son caractère risqué. Une seule agence canadienne, soit DBRS, disait que ce produit était très sécuritaire.

Comment se fait-il qu'aucun gestionnaire à la Caisse n'ait vu venir le pire? Pour Henri-Paul Rousseau, l'ex-PDG de la Caisse, c'est un «mystère de la vie» si la Caisse détenait pour 13,2 milliards $ de PCAA en 2008. Mais selon M. Landry, «le dernier mot n'a pas été dit dans cette affaire, et il y aura du travail pour les historiens».

Pour Bernard Landry, la crise à la Caisse a été désastreuse, pas seulement à cause de la perte financière, mais aussi à cause du déficit de crédibilité subi par le «bas de laine» des Québécois. «Il y a eu une baisse d'estime et de confiance dans une institution de premier plan», regrette-t-il.

Présent au conseil d'administration de la Caisse en 2008, l'ex-président de la Standard Life, Claude Garcia, soutient pour sa part que le conseil n'aurait pas pu prévenir la déconfiture. «Nous recevions régulièrement un relevé des dix placements les plus importants de la Caisse, mais le papier commercial n'y figurait pas», signale-t-il.

Ceci s'expliquerait par le fait que le PCAA toxique était émis par diverses fiducies et ne comptait donc pas comme un seul actif.

M. Garcia ajoute que les pertes se sont produites à la fin de 2008. «À la mi-année, le relevé que nous avons reçu nous plaçait au-dessus des principaux indices», dit-il.

Selon lui, la concentration d'actifs de la Caisse dans le PCAA était tout simplement épouvantable. «M. Rousseau était-il au courant? Il dit qu'il ne l'était pas», remarque-t-il.

Le Vérificateur général du Québec, dont l'équipe passe annuellement 7000 heures à la Caisse, n'a lui non plus rien remarqué d'anormal dans ses livres, s'étonne M. Garcia.

Il nuance toutefois l'idée que le papier commercial seul soit à l'origine de la perte de 40 milliards $. L'importante couverture sur les taux de change, une autre spécificité de la Caisse, expliquerait environ 10 milliards $ de la perte. À l'inverse, elle aurait permis d'embellir les résultats des années antérieures.

L'ex-numéro de 2 de la Caisse, Michel Nadeau, met en lumière l'état anormalement complexe en 2008des placements de l'institution qui regorgeaient de produits dérivés, de swaps sur taux d'intérêt et autres prêts «mezzanines». Pour aller chercher quelques dixièmes de points de plus de rendement, les équipes de la Caisse auraient considérablement haussé le niveau de risque. «Les primes au rendement ont été un facteur là-dedans», dit-il.

Le cauchemar pourrait-il se reproduire?

Les experts s'inquiètent du fait que la crise de 2008 à la Caisse soit encore si mal comprise. Henri-Paul Rousseau, après quelques interventions médiatisées, est parti travailler chez Power Corporation et ne répond plus aux questions des journalistes. Quant à Richard Guay, qui a brièvement succédé à M. Rousseau, il n'a pas rappelé Argent pour une entrevue.

M. Garcia souligne que la Caisse reste grevée par des faiblesses structurelles qui l'exposent à d'autres catastrophes. Il souligne le fait que depuis dix ans le bas de laine a généré un rendement de 3,7 %, contre 5,9 % pour l'Office d'investissement du Régime de pensions du Canada. «2,2 points d'écart, c'est 3,3 milliards $ d'écart par année. C'est énorme», commente-t-il.

Selon M. Garcia, la Caisse continue d'adopter une stratégie sur les devises qui déforme les résultats annuels. De plus, le conseil d'administration n'a pas toute la latitude pour questionner la direction de la Caisse, à ses yeux, à cause de l'interventionnisme politique.

M. Garcia juge dangereux le taux de roulement à la haute direction de la Caisse. «En sept ans, on a remplacé toute l'équipe de direction. Aucune organisation ne peut être étêtée comme ça sans risque», dit-il.

Plus nuancé, l'ancien premier ministre Bernard Landry pense que la Caisse peut se relever, mais seulement à long terme.

Trois années, zéro rendement

Il a fallu près de trois ans à la Caisse de dépôt pour récupérer les pertes énormes encourues en 2008. Au premier semestre 2011, la Caisse affichait un actif de 157,9 milliards $, contre 155,4 milliards $ au début 2008.

Trois années, donc, où le rendement a été quasi-nul, à un moment où les régimes de retraite crient famine.

Pour la présidente de l'Association québécoise des retraités des secteurs public et parapublic, Madeleine Michaud, l'annus horribilis de 2008 hypothèque carrément la viabilité des régimes de retraite qui dépendent de la Caisse. «Sur trois ans, le bilan de la Caisse est médiocre. Il faut 7 % par année pour répondre aux besoins des déposants.»

Jean-Claude Scraire, qui a présidé la Caisse de 1994 à 2002, soutient pour sa part qu'il est impossible de rebâtir une institution de la taille de la Caisse en quelques années. «Une nouvelle approche, une nouvelle expertise, ça prend des années à se développer, et une décennie pour s'implanter», affirme-t-il.

M. Scraire attribue une partie des maux de la Caisse au changement de cap imposé par le premier gouvernement libéral de 2003, qui a amené la Caisse à se « couper » du Québec et à promouvoir le rendement à tout prix. Cela contraste fortement avec la continuité du management et de la philosophie de gestion entre 1980 et 2002, selon lui.

«Il n'y a pas d'autre façon de gérer le risque que d'avoir des ressources humaines de qualité, et pour ça, il faut des équipes expérimentées», affirme-t-il.

Lors d'une rencontre éditoriale avec Argent, en décembre, le nouveau président de la Caisse, Michael Sabia, affirmait pour sa part que la Caisse était beaucoup plus solide qu'en 2008, alors qu'elle s'est recentrée sur ses métiers de base et ses compétences fondamentales.