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Les familles abandonnées par l'État

Nicolas Saillant

Le Journal de Québec s'est entretenu avec sept familles dont un proche a été assassiné lors d'un séjour à l'étranger.

Meurtre impuni, difficulté de rapatriement et manque de reconnaissance des institutions canadiennes face aux problèmes des familles sont autant de difficultés qu'ils ont rencontrées. Les dommages collatéraux qui suivent le décès des touristes canadiens sont nombreux.

Déjà aux prises avec la douleur d'avoir perdu un être cher, les familles de Québécois tués en vacances doivent traverser une autre épreuve, celle d'être abandonnées par le gouvernement canadien.

En plus d'être confrontés à des enquêtes policières sans issue et de voir les dépouilles des êtres chers rentrer au pays dans un piteux état, les proches de victimes de meurtres commis sous le soleil ont souvent le sentiment d'être considérés comme des citoyens de seconde classe par Ottawa.

«Ça a beaucoup manqué, cette absence de soutien dans une situation qui se passe loin. C'est très difficile», confie Marc-Olivier Massé, dont le frère, Jocelyn, a été tué au Honduras en 2005. À l'époque, le rapport d'autopsie obtenu par la famille était rédigé uniquement en espagnol.

Or, le désarroi a été complet lorsque le gouvernement canadien a refusé de le traduire. «On n'offre pas ce service-là», avait simplement répondu un fonctionnaire à la famille du défunt.

La criminologue et experte en matière de justice réparatrice, Catherine Rossi, prétend que ce manque de compassion affecte profondément les victimes. «La douleur des gens vient du manque de reconnaissance des institutions; le meurtre a eu lieu à l'extérieur donc ça ne nous concerne pas. On s'en lave les mains, c'est pire que le deuil lui-même», dit-elle.

Changement de philosophie

Depuis l'arrivée des conservateurs en 2006, plusieurs observateurs remarquent un changement majeur dans la façon de faire des services consulaires.

«Les conservateurs ont passablement érodé le soutien consulaire aux Canadiens à l'étranger, c'est clair dans mon esprit. Le vent a tourné en 2006», observe l'avocat spécialiste en droit international, Hugues Langlais. «Oui, il y a un service consulaire qui va être donné, mais on n'en fera pas plus que nécessaire.»

«Manque de considération»

Ce changement de philosophie a été décrié par une majorité de proches de victimes. «L'agente consulaire a fait un travail irréprochable, elle a même frôlé les limites de ce qu'elle a le droit de faire [...] Mais ils agissent à l'intérieur des limites balisées par le ministère», constate le fils de Renée Wathelet tuée en 2009 au Mexique.

La mère de Lara Langlais, tuée en Côte d'Ivoire, demande depuis 2009 à Ottawa de faire pression afin d'obtenir le rapport d'autopsie. Nicole Dubé veut ainsi éliminer l'hypothèse des ébats sexuels pour réhabiliter la mémoire de sa fille.

Elle constate pourtant que le suivi du gouvernement devient de plus en plus approximatif. «Je ne demande pas au Canada de faire une enquête criminelle», lance Mme Dubé qui condamne l'attitude du ministère.

«Dans les craques du système»

Les familles de Québécois assassinés à l'étranger se retrouvent dans un vide juridique faisant en sorte qu'elles n'ont pas droit aux indemnisations normalement offertes aux victimes d'actes criminels versées par le gouvernement provincial.

Les programmes d'indemnisation des victimes d'actes criminels étant de compétence provinciale, les familles de personnes assassinées outre-mer se retrouvent à «tomber entre les craques du système». «A priori, quelqu'un qui a été tué à l'étranger ne peut être pris en charge nulle part», confirme la professeure de criminologie Catherine Rossi.

«Pour l'IVAC (le programme d'indemnisation des victimes d'actes criminels québécois) c'est très clair, vous ne pouvez pas avoir de compensation financière si le crime a lieu ailleurs qu'au Québec», renchérit la criminologue Jo-Ann Wemmers, de l'Université de Montréal.

Les proches des victimes n'ont pas plus droit aux services des Centres d'aide aux victimes d'actes criminels (CAVAC).

«C'est complètement absurde parce que ce sont des services gratuits fournis par le Québec. Le service est là de toute façon», ajoute Mme Rossi. Elle précise cependant que les intervenants des CAVAC font souvent preuve de beaucoup d'humanisme et reçoivent tout de même les victimes dont le drame s'est produit à l'étranger.

Inégalité canadienne

Jo-Ann Wemmers fait remarquer qu'il y a d'importantes différences à l'intérieur même du Canada en matière d'indemnisation de victimes d'actes criminels.

«À Terre-Neuve, il n'y a pas de programme d'indemnisation parce que le gouvernement est trop pauvre. Même certaines victimes d'actes criminels commis au Canada ne sont pas indemnisées; c'est ça qui est un peu pervers dans tout ça», dit-elle.

Frais pour des services consulaires canadiens

√ Obtenir une copie d'un document se trouvant dans les dossiers des autorités locales : 125 $ le document

√ Mandater un agent consulaire canadien afin de recevoir les dépositions de témoins à l'étranger : 150 $ de heure

√ Traduire officieusement un document, d'une langue étrangère vers le français ou l'anglais, ou vice et versa :

- Jusqu'à 100 mots 15 $, et 0,22 $ le mot supplémentaire

√ Distribuer les effets personnels d'un citoyen canadien décédé selon la valeur marchande de ces effets :

- Plus de 500 $CAN : 100 $

- Supérieure à 3 000 $CAN : 200 $

√ Coordonnées d'urgence du ministère des Affaires étrangères : 1 800-387-3124

Source : ministère des Affaires étrangères

Fonds d'aide méconnu

Le fonds d'aide d'urgence pour les victimes d'actes criminels à l'étranger est tellement méconnu que certaines familles de Québécois tués en vacances ont appris son existence... par la bouche du représentant du Journal.

Les proches de Jean Gagné de Lévis, mort en 2009 en République dominicaine, affirment n'avoir jamais été prévenus de ce programme. «On n'a jamais eu d'aide financière, on n'a pas fait de demande parce qu'on ne savait pas que ça existait», s'étonne un ami de la famille.

Ce fut également le cas de la mère de Lara Langlais décédée en 2009 en Côte d'Ivoire. Lors de ses premiers contacts avec le ministère des Affaires étrangères, aucune aide n'a été offerte pour rapatrier le corps. «Ça a été la première réponse; il n'y a pas d'aide», raconte Nicole Dubé. C'est finalement une connaissance qui a redirigé la mère endeuillée vers le bon service, celui du ministère de la Justice pour que la famille soit indemnisée.

C'est mieux aujourd'hui

Depuis cinq ans, une aide financière d'urgence pour les Canadiens a été mise en place afin de soutenir les familles lors du rapatriement d'une dépouille en plus de défrayer les coûts de thérapie au retour au pays.

Justice Canada assure que l'information est mieux diffusée aujourd'hui qu'en 2007. «Les agents consulaires dans les ambassades sont régulièrement informés du Fonds d'aide aux victimes», explique Carole Sindon, de Justice Canada.

Le fils de Réal Lemieux, qui a été tué au Mexique en 2010, confirme d'ailleurs que la famille en a bénéficié. Le rapatriement du corps de la victime avait alors coûté 13 000 $, ce qui représente 3 000 $ de plus que la couverture de son assureur. Une somme totalement défrayée par le programme d'aide.

 

 

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