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«Rien à f… des tribunaux»

Le maire Gendron condamné pour s'être fait justice

Journal de Montréal

C'était le 22 septembre 2008. Sur un ton incisif, le maire de Huntingdon, Stéphane Gendron, laissait ce message dans la boîte vocale de l'avocat de Câblevision Haut St-Laurent.

Il reprochait au fournisseur de télé numérique et d'internet haute vitesse de «squatter», avec son antenne, le sommet d'une tour d'eau que la Ville avait acquise trois ans auparavant.

L'entreprise bénéficiait des lieux sans frais depuis 2003, en vertu d'une entente avec l'ancien propriétaire, et la Ville venait de l'aviser que sa présence y était illégale.

Le lendemain, les installations étaient débranchées, puis rebranchées le jour même après que la Cour supérieure eut émis une injonction contre la Ville.

Le maire a ensuite déclaré la «guerre» à Câblevision, en la qualifiant sur la place publique de «citoyen corporatif exécrable et indésirable». Câblevision a fini par déménager son matériel, le 9 octobre suivant, intentant une poursuite de 65 000$ contre la Ville et son maire pour diffamation, en l'accusant de «bullying».

34 000 $ à payer

Le litige a finalement été tranché, le mois dernier. L' attitude «irrespectueuse» du maire face aux tribunaux, ses plaintes et arguments «mesquins», ainsi que sa «réaction abusive et disproportionnée» ont valu à M. Gendron de subir les foudres de la justice.

Le juge Claude Montpetit, de la Cour du Québec, a condamné le fougueux maire et la Ville de Huntingdon à payer plus de 34 000$ à Câblevision Inc.

«Le maire Gendron n'a pas agi de façon raisonnable dans son rôle d'élu municipal. (...) Il s'est fait justice lui-même», a observé le juge Montpetit, dans un jugement cinglant de 62 pages.

«Attitude arrogante»

Les messages vocaux du maire Gendron à l'avocat de la partie adverse - où il menace notamment de déposer une plainte pour parjure contre le dirigeant de Câblevision - ont été déposés en preuve au procès. Ces enregistrements, dont le Journal a obtenu copie, témoignent de «l'attitude téméraire, irrespectueuse et arrogante» du maire, selon le juge.

Le magistrat n'a pas manqué de rappeler que le codéfendeur avait une formation d'avocat. En 2007, le comité de discipline du Barreau a radié M. Gendron pendant quatre ans et lui a imposé 5000$ d'amende pour avoir mené, alors qu'il coanimait une émission à TQS, une «campagne de salissage» à l'endroit d'une juge de la Cour d'appel dans l'affaire du pédophile Luc X.

Internet gratuit

Au procès, l'avocate de la demanderesse, Me Nathalie Mercier-Filteau, a également mis en preuve qu'au début du litige, la Ville avait déjà un contrat avec un autre fournisseur d'accès Internet pour occuper le sommet de la tour d'eau. Selon le juge, ce contrat explique en partie pourquoi il fallait que «la demanderesse débarrasse les lieux», sans préavis «d'une durée raisonnable».

«Aucun conseiller ou officier de la Ville n'est intervenu pour contrôler les gestes du maire Gendron. Il faut souligner qu'ils bénéficient tous de l'accès Internet sans frais, gracieuseté de Targo Communications», a écrit le juge Montpetit.

En entrevue au Journal, M. Gendron - qui dit payer de sa «poche» pour son Internet - a déclaré n'avoir «aucun regret sur les paroles (qu'il a) prononcées» mais qu'il aurait pu «éviter cette guerre ridicule».

«Oui, j'ai dit ça sous le coup de la colère. Mettez-vous à ma place. J'en avais ras le bol. Mais on a respecté les ordonnances de la cour. On aurait peut-être été mieux d'attendre qu'ils partent d'eux-mêmes de là. J'ai appris qu'il fallait choisir ses combats», a-t-il plaidé, en réitérant qu'il quittera bientôt la politique municipale.

Le maire Gendron n'a pas témoigné pour offrir sa version au procès. La Ville ne portera pas la cause en appel.