/finance/homepage

Les vignerons québécois dérangent l'industrie

Carl Renaud

 - Argent

Léon Courville, vigneron

Agence QMI

Léon Courville, vigneron

L’agenda des vignerons québécois dérange plusieurs entreprises dans l’industrie vinicole, qui craignent de perdre des acquis lucratifs. Si les producteurs de vin parviennent à vendre leurs bouteilles directement aux épiciers et aux dépanneurs, ils feront une brèche dans un marché de près 500 millions $ contrôlé par une poignée de joueurs.

En 2015, les ventes de vin distribué dans les épiceries et les dépanneurs ont atteint 485 millions $ dans la province. Ce vin est importé en vrac par quelques embouteilleurs, comme Vins Arista (Lassonde), Constellation, la Maison des futailles (Kruger) et le Groupe Geloso, qui le mette en bouteille avant de le confier à la Société des alcools du Québec (SAQ).

La société d’État empoche des millions $ annuellement pour distribuer ce vin aux détaillants. Pendant son exercice 2015, terminé en mars, la SAQ a empoché 322,5 millions $ en vendant le vin des embouteilleurs à des grossistes en alimentation et à des épiciers.

La SAQ peut sembler gourmande, mais elle applique la même majoration aux vins des grands vignobles de la planète vendus dans ses succursales. Cette majoration correspond à environ 44 % du prix de détail d’une bouteille.  Ce qui signifie qu’un vin importé vendu 16,95 $ à la SAQ rapporte 7,50 $ à la société d’État et qu’une bouteille vendue 23,30 $ en épicerie permet à la SAQ d’empocher 11,91 $.

Les vignerons veulent accéder aux tablettes des épiciers et des dépanneurs pour développer leur industrie, sans passer par la SAQ qui serait ainsi privée de redevances. Le projet de loi sur le vin, en préparation à Québec, doit modifier les règles entourant la commercialisation du vin.

« Il y a des réticences à la SAQ et chez les embouteilleurs », a commenté Léon Courville, propriétaire du vignoble Léon Courville vigneron. L’ancien président la Banque Nationale a précisé que ces groupes font beaucoup d’argent avec le vin vendu chez des détaillants.

Les vignerons attendent une décision depuis plus de deux ans. Le projet de loi initial a été déposé par l’opposition officielle en juin 2013, sous le gouvernement Marois. Après l’élection des libéraux, il a été confié au ministre de l’Agriculture, Pierre Paradis, avant d’être transféré à Carlos Leitao aux Finances.   

« C’est clair que les embouteilleurs font du lobby contre nous, auprès du gouvernement. Ils ont tout le marché en épicerie. En plus, certains embouteilleurs sont détenus par de grands groupes plein d’argent », a commenté le vigneron Yvan Quirion, président de l’Association des vignerons du Québec (AVQ).

L’Association des viniculteurs négociants du Québec (AVNQ), composée de quelques embouteilleurs, soutient que ces derniers sont à l’aise avec le système actuel, le partenariat embouteilleurs-SAQ.

« S’il y a des modifications à apporter, les règles devront être les mêmes pour tous les acteurs », a écrit Sébastien Nadeau, porte-parole de l’AVNQ, dans un courriel transmis à Argent.

Toutefois, un embouteilleur qui préfère garder son anonymat affirme que Québec devrait accepter la demande des vignerons puisque le geste permettra de faire du développement économique.  

Argent a également contacté la SAQ. L’organisation a indiqué que le projet de loi ne relève pas de la société d’État mais du gouvernement.

Du vin québécois à la SAQ  

Le réseau de la SAQ offre aussi des vins québécois. Actuellement, on retrouve une soixantaine de produits du Québec parmi les 9 000 vins vendus à la SAQ.

Les ventes de vins d’ici ont grimpé à plus de 8 millions $ l’an dernier. Elles ont progressé d’environ 76 %, à la suite de l’implantation de la section Origine Québec dans 180 succursales.

Les produits de La Belle Province sont toutefois désavantagés par rapport aux vins étrangers, encore une fois en raison de la majoration de la SAQ. Une bouteille vendue 5 $ à la SAQ se détaille à près de 20 $ une fois sur la tablette, en ajoutant la majoration et les taxes.

Les vignerons québécois réclament que la majoration sur leur produit soit diminuée car ils ne peuvent pas offrir un prix coûtant aussi bas que les vignobles étrangers. Une situation qui empêche l’industrie locale de décoller.

Plus de deux ans de travail

La semaine dernière, le Regroupement « le Québec dans nos verres » a fait parvenir une missive au premier ministre Couillard pour lui demander de respecter sa promesse d'assouplir les conditions de commercialisation de l'alcool au Québec, plus de deux ans après le dépôt d’un projet de loi.

Au ministère des Finances, on indique que le gouvernement souhaite présenter son projet de loi le plus tôt possible. Il devait être rendu public cet automne mais les travaux sont plus longs que prévus.

«Ce n’est pas simple! C’est une question surtout qui concerne des accords de commerce international. On a tendance à minimiser l’ampleur de ces choses là. Mais on ne peut pas nécessairement faire ce qu’on veut sans entrer en conflit avec nos engagements», a commenté le ministre des Finances, Carlos Leitao, en marge d’une allocution au Rendez-vous avec l’Autorité des marchés financiers, lundi.

Un avis juridique commandé par « le Québec dans nos verres » soutient que les accords internationaux, évoqués par Québec, non pas été signés par la province mais par Ottawa.

De plus, le regroupement affirme que les trois autres provinces qui produisent du vin, la Colombie-Britannique, l’Ontario et la Nouvelle-Écosse, dérogent aux accords depuis longtemps sans qu’aucune plainte n’ait été formulée.

Les ventes de vin au Québec

  • Succursales SAQ : 2,7 milliards $
  • Épiceries et dépanneurs : 485 millions $
  • Vignerons : 30 millions $ (8 millions $ à la SAQ)
  • Selon la Canadian Vintners Association, chaque bouteille de vin produite au pays a un impact économique de 31 $

Dans la même catégorie