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La lettre intégrale lue par Isabelle Gaston

Agence QMI

Isabelle Gaston a livré un message à la cour vendredi, au début des représentations sur sentence de son ex-mari Guy Turcotte.

Conséquences du meurtre de mes enfants

Monsieur le Juge,

J'ai hésité à me présenter devant vous. J'avais peur de ne pas être écoutée. On dirait que les victimes doivent toujours attendre leur tour. Ce qu'on a à dire est trop gros pour être écouté jusqu'au bout. Après réflexion, j'ai choisi de venir exercer mon droit de parole puisque vous n'êtes pas ces autres qui m'ont empêchée de dire ce que j'avais besoin de dire. J'ai enduré de difficiles procédures et pendant des années ma place était au fond d'une salle. J'ai subi. Aujourd'hui, c'est avec courage mais soulagement que je m'adresse à vous.

Vous savez, outre de ne pas être écoutée, me tenir devant vous et dire tout haut ce que j'ai enduré, perdu, ressenti, me semblait de prime abord incompatible avec mon désir d'oublier et mon effort constant pour rebâtir ce qu'il me reste de ma vie. Je suis ici pour moi, pour m'aider à avancer et faire la paix avec ce que je peux changer et me donner la force de faire face au futur.

Je suis debout. Je suis résiliente mais j'espère qu'au moment où vous rendrez votre sentence, il y aura ce bout de papier et l'écho de ma voix qui vous rappelleront une partie de ce que j'ai enduré par la faute de Guy Turcotte.

Je veux que vous vous rappeliez qu'il n'a rien fait pour m'aider à rendre ma vie plus douce et plus simple après la mort des enfants.

On reconnaît facilement les conséquences de condamner un innocent, mais on banalise trop souvent les conséquences de ne pas obtenir justice.

En tuant Olivier et Anne-Sophie, Guy Turcotte a brisé mon cœur et une grande partie de ce que j'étais. Il a anéanti le précieux choix de vie que j'avais fait, soit celui d'être une maman. La femme qui existait en 2009 n'existe plus et n'existera plus jamais. Socialement, psychologiquement, financièrement et professionnellement. Olivier était le plus merveilleux des petits garçons et Anne-Sophie la plus extraordinaire des petites filles.

Quand on est jeune, on rêve de ce qu'on veut quand on sera grand. On se projette dans l'avenir. Certains rêvent de gagner le gros lot, d'autres de devenir astronaute. Moi, je rêvais d'avoir des enfants.

Le 20 février au matin, j'avais deux beaux enfants et en moins de 24 h, je n'en avais plus.

J'étais encore en état de choc, à quelques jours des décès qu'on a cogné à ma porte avec une liste d'objets à récupérer afin de payer les avocats de monsieur. On m'a causé de l'angoisse en menaçant de vendre les jouets ayant appartenu à mes enfants. Aucune réelle valeur sur le plan financier, mais symboliquement, pour moi, ça valait tous les trésors du monde. On me causait encore du mal. J'ai dû mandater une avocate, afin que les choses de mes enfants ne soient pas perdues à jamais.

La mort de mes enfants m'obligera à travailler pour le restant de ma vie sur un deuil compliqué et un stress post-traumatique. J'apprends à dompter ma peine. Plusieurs journées de congé et temps libres y sont consacrés et y seront consacrés et cela jusqu'à la fin de mes jours. Depuis le 20 février, j'ai appris à sourire même quand j'ai mal et même quand je souffre.

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J'ai dû apprendre à vivre avec la peur puisque certaines personnes m'ont traitée de pute, de salope, de conne et j'en passe. J'ai reçu des lettres me méprisant et me donnant des reproches. J'ai même dû me rendre à la police car on m'a envoyé des lettres à mon travail qui me causaient de la peur. J'ai ressenti énormément de culpabilité puisque certains me disaient responsable de la mort de mes enfants. J'ai longuement pensé que je n'étais pas digne de vivre et même d'être aimée. Guy Turcotte ne s'est jamais responsabilisé de ses gestes, il s'est plutôt présenté en victime, me traitant indirectement d'être la responsable de ce qu'il a fait.

Chaque jour qui passe, j'ai peur que ma mémoire efface les souvenirs joyeux qu'il me reste de mes enfants. J'ai peur d'oublier les visages et la voix de mes enfants. Je m'ennuie d'eux.

J'envie les parents qui ont encore la chance d'avoir, à leurs côtés, leurs enfants. Cela rend mes amitiés et ma vie familiale douloureuses. J'ai les mêmes amies depuis très longtemps et toutes ont des enfants du même âge que les miens. Même si j'ai des projets, quand tu n'as pas d'enfant, et que ça fait 7 ans que les procédures judiciaires durent, on dirait que tu n'as rien à jaser. Le sujet principal est toujours la procédure à venir tant que ce n'est pas terminé. Les enfants de mes amis m'ont posé des questions. J'ai dû apprendre à mentir, n'ayant pas de bonne façon d'expliquer l'inexplicable.

J'ai été refusée pour une assurance-vie puisque la compagnie d'assurance estimait que mon risque de suicide était trop grand, même si je n'avais jamais fait de tentative et que je n'avais jamais eu de maladie psychiatrique. On m'a signifié que bien des parents en deuil ne survivent pas au décès de leurs enfants. Je ne peux bonifier ma protection en assurance invalidité et puisque nous avions maximisé celle de monsieur Turcotte et minimisé la mienne, je ne serai jamais bien protégée en cas de maladie, du moins à moyen terme.

On a vidé mon compte conjoint, me causant un stress, important puisque je me croyais victime d'un «vol d'identité». On a fait 4 transactions, sur deux jours différents. J'ai perdu des jours de travail et des frais d'avocats pour récupérer l'argent pris. On a aussi usurpé mon identité pour obtenir des informations me concernant à ma compagnie d'assurance.

J'ai renoncé à mon travail de coroner puisque les nombreuses démarches judiciaires me rendaient moins disponibles pour prendre de nouveaux dossiers. Ça m'a pris des années avant d'obtenir ce travail, et j'avais franchi toutes les étapes nécessaires y menant. J'ai dû y renoncer, après deux ans, non sans tristesse puisque pour moi, c'était un travail que je convoitais depuis mon entrée en médecine.

J'ai cessé de travailler à l'urgence. C'était un travail que j'adorais et que je pratiquais à temps plein depuis presque 12 ans. J'ai réalisé qu'en sevrage de sommeil, et avec un horaire variable, j'étais davantage triste et incapable de gérer les flashs d'horreur endurés par mes enfants. J'avais peur de figer. C'est aussi ça le stress post-traumatique. C'est une réaction psychologique qui arrive quand on subit une atteinte à notre intégrité psychologique et physique.

Tout ce qui nous le rappelle peut déclencher bien des malaises. Peut-être que vous n'avez pas vu toutes les photos, mais moi, j'ai vu mes enfants avec toutes leurs blessures à quelques jours de leur décès. Je les ai bercés. Mes enfants sont morts «seuls» dans leur lit.

C'est inconcevable. L'attaque est venue de l'intérieur, de celui en qui j'avais confiance, mais surtout en qui Olivier et Anne-Sophie avaient confiance.

Je n'arrive pas à m'imaginer, outre la douleur physique, tout ce qu'ils ont eu à penser dans leurs têtes. Toutes ces images d'horreur, je les ai vécues non pas qu'une seule fois, mais à plusieurs reprises à cause des nombreuses procédures judiciaires. Je ne compte plus mes nuits d'insomnie.

J'ai voulu avoir d'autres enfants et ce n'est pas un secret pour personne. J'ai subi au moins 10 ponctions ovariennes. On vous rentre dans le ventre une énorme aiguille. Combien j'ai pleuré à l'idée que mes enfants avaient enduré bien pire supplice. Anesthésies, sédations conscientes, administration de nombreux médicaments aux effets secondaires désagréables, ectopique, fausses couches, curetage et j'en passe. Aujourd'hui, je dois réaliser que je ne serai peut-être jamais maman à nouveau. J'ai cessé d'espérer.

Ça aura pris 7 ans, deux procès, des appels, un appel de l'appel, les procédures au tribunal administratif, mais enfin, le 6 décembre 2015, il y a eu justice. J'ai sacrifié ma vie privée, non par choix, mais par obligation. Je n'aurais pas pu continuer à vivre en me regardant dans le miroir quand j'avais la conviction profonde que ce qui venait de se passer était une grave erreur. Je ne pouvais, malgré ma détresse et mon épreuve, endure le calvaire des procédures sans me lever pour dénoncer alors que j'en avais la capacité et la certitude. Encore aujourd'hui, malgré le verdict, je demeure amère. Je ne comprends pas pourquoi on n'agit pas plus rapidement. Monsieur le Juge, au début de mon combat, on m'a dit: Oublie ça, tu ne parviendras jamais à changer les mentalités et à changer les choses. J'ai trouvé des failles dans le système. Pendant des années, on n'a fait aucun contrôle de la qualité de la médecine qui se pratique au niveau des procès criminels. Je veux que vous sachiez que j'ai sacrifié ma propre santé et mes projets de vie pour cette lutte que je crois fondamentale pour tous. Pour moi, en septembre 2016 ce sera l'aboutissement de plus de 5 ans de travail acharné.

Je ressens encore une certaine frustration à l'égard du système gouvernemental qui ne reconnaît pas une personne comme moi, qui se fait... ses enfants, comme une victime à part entière. Je ne comprends pas qu'on ne change pas la loi de l'IVAC à cet égard. On est si peu nombreux.

J'espère toujours qu'un ministre ou un fonctionnaire m'appelle et me dise, oui on changera la loi pour les parents qui se font tuer leurs enfants. J'ai l'impression que ça protégera les enfants, car au moins l'agresseur n'aurait pas le bonheur de mettre à la rue les parents qui n'ont pas ma chance.

En terminant, je veux que tu saches Guy Turcotte, que tu as atteint ton objectif. Tu m'as brisé à jamais le cœur. Par contre, malgré tous les préjudices que j'ai encaissés à cause de toi, je veux que tu saches que tu n'as pas tué ma résilience, tu n'as pas tué ma capacité à m'émerveiller et ma capacité d'aimer. Même brisé, mon cœur battra toujours très fort pour Olivier et Anne-Sophie. Grâce à eux, je suis une meilleure personne. Avec ce verdict, je me repose enfin. Je suis joyeuse. J'attends la neige pour faire un bonhomme de neige, et quand le printemps prochain arrivera, je regarderai les tulipes fleurir. Je savoure ma nouvelle vie et ma liberté.

Isabelle Gaston

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