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«Rien n'a changé mais tout a changé» dans les bars parisiens

Laure Fillon et Antoine Pollez | Agence France-Presse

Même agitation derrière le bar, mêmes rires en terrasses. Dans les cafés et restaurants du Paris branché visés par les attentats du 13 novembre 2015, l'activité a repris «comme avant». Mais personne n'a rien oublié.

Ce soir-là, des jihadistes armés de kalachnikov arrosent de balles les terrasses de six établissements dans un quartier nord-est de Paris en plein embourgeoisement, fréquenté par une jeunesse festive. Bilan: 39 morts.

Au même moment, un autre commando prend d'assaut la salle de concert du Bataclan, toute proche, tuant 90 personnes tandis que trois kamikazes se font exploser au Stade de France, plus loin en banlieue, faisant un mort.

Rénovés, les bistrots et restaurants ont rouvert après une fermeture plus ou moins longue. Les clients ont repris leurs habitudes. Le soir, «le bar est rempli, c'est la fête. On ne saurait pas ce qui s'est passé, on ne se rendrait compte de rien», constate Hélène Lebecque, 40 ans, une voisine du Carillon (15 morts).

Même ambiance à l'heure de l'apéritif à la brasserie A la bonne Bière (5 morts), à deux rues de là. Les fumeurs se pressent sur la terrasse, de la salle s'élève un joyeux brouhaha.

«En fait ici, rien n'a changé, mais tout a changé... il y a une trace qui restera à vie», résume Pascal, qui vient trois à quatre fois par semaine. «Ravagé» par les attentats, il a guetté la réouverture de la brasserie, impatiemment: «C'était symbolique, c'était la vie qui reprenait, c'était le retour à la normale.»

Sara se souvient avoir été «émue» lors de la réouverture de la Belle Equipe (19 morts). Celle qui vient en voisine reconnaît qu'il y a «des gens dans le quartier qui ont du mal à revenir». Elle-même évite d'amener ses enfants. Mais se réjouit de l'affluence retrouvée: «Le soir et le weekend, c'est toujours blindé.»

Immédiatement après les attentats, le mot d'ordre #tousenterrasse avait circulé sur les réseaux sociaux pour inviter les Parisiens à ne pas céder à la peur. Prendre un café était vu comme un acte de courage. C'est redevenu un rituel ordinaire.

Mara Gajic, une Américaine de 36 ans, a mis deux semaines avant de reprendre une vie normale. Originaire de Chicago, Parisienne d'adoption depuis 18 ans, elle refuse de changer ses habitudes. «C'est toujours dans un coin de mon esprit et comme on approche de la date, j'y pense peut-être un peu plus que d'habitude», dit-elle en fumant une cigarette en terrasse du restaurant Le Petit Cambodge.

Derrière les comptoirs et en salle, barmen et serveurs s'activent. À l'évocation des attentats, les sourires se figent. Une serveuse du Comptoir Voltaire dit vouloir «tourner la page»: «Je n'ai jamais pris un seul weekend depuis que je travaille ici. Le premier que je vais prendre, c'est le 13 novembre prochain!» Son patron a prévu de fermer: «La meilleure façon d'oublier les choses, c'est de ne plus en parler.»

Au Carillon, un ancien serveur, présent le 13 novembre, profite de la soirée. Avec ses anciens collègues, il «évite d'en reparler, ça fait plus souffrir qu'autre chose». «On est restés sur place jusqu'à sept heures du matin, avec la police scientifique, les corps des victimes... C'était une scène de crime, ça nous a marqués».

Depuis quelque temps, il travaille ailleurs. Mais il revient au Carillon avec le même plaisir. «C'est un lieu qui nous appartient à tous désormais», dit-il dans un sourire.

Étienne Polge, Parisien de 31 ans, est venu boire une bière avec un collègue brésilien de passage. «Comme nous étions à côté, je me suis dit: pourquoi pas lui montrer» l'endroit, raconte le chercheur en économie rurale.

Le visiteur étranger s'attendait à trouver bougies et messages, mais les mémorials improvisés après les attaques ont disparu depuis longtemps. «Ça m'a étonné que ce soit un endroit aussi banal», avoue Gabriel Resque, 33 ans. «Quand on entre dans un bar comme ça, on ne peut pas imaginer ce qui s'est passé.»

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