/news/world

Raul affronte une nouvelle génération de cyber-dissidents

Alexandre Grosbois | Agence France-Presse

Main de fer de Fidel ou gant de velours de Raul, avec les Castro l'opposition n'a pas sa place à Cuba, où, à l'ombre d'une Église catholique revenue en grâce, fleurit une nouvelle génération de dissidents, avec internet pour champ de bataille de la liberté d'expression.

Derrière la célèbre Yoani Sanchez, les blogueurs ont pour noms Claudia, Orlando, Reinaldo, Miriam ou Yamil. Pratiquement inconnus dans leur propre pays, ils comptent sur le développement d'internet pour faire entendre leur voix, dans un pays où il ne fait généralement pas bon être différent.

Car Fidel s'est toujours montré impitoyable avec les «traîtres», les «mercenaires» et autres «apatrides» et «parasites», souvent sanctionnés par de lourdes peines de prison puis poussés à l'exil.

«La dissidence tant vantée ou la supposée opposition à Cuba n'existe que dans les esprits échauffés de la mafia cubano-américaine et des bureaucrates de la Maison-Blanche», clamait Fidel Castro en juillet 2005 en assurant que la dissidence «n'avancerait pas d'un millimètre de plus».

Il l'avait prouvé en déclenchant en mars 2003 une des pires rafles d'opposants de son histoire. À l'issue de procès expéditifs, 75 dissidents sont condamnés à des peines de six à 28 ans de prison. Paradoxalement, alors qu'il avait longtemps tenu le rôle de «dur» au sein du régime, c'est son frère Raul qui, depuis qu'il a pris le pouvoir en 2006, va vider les prisons.

Les 52 derniers prisonniers du groupe des 75 du «printemps noir» ont finalement tous été libérés grâce à un accord historique conclu à l'été 2010 avec l'Église catholique. Et en janvier 2015 Cuba a achevé la libération «humanitaire» de 53 autres détenus dans le cadre de son rapprochement avec Washington, qui considérait ces prisonniers comme des prisonniers politiques.

Au milieu des années 1960, 15.000 «contre-révolutionnaires» peuplaient les prisons cubaines. Ils sont aujourd'hui environ 60, selon l'opposition.

Après un demi-siècle d'affrontement avec la Révolution, l'Église cubaine est parvenue à se hisser au rang de seul interlocuteur politique du pouvoir. Le grand dégel est venu en 1998 de la visite du pape Jean Paul II, reçu par un Fidel Castro qui avait troqué son légendaire uniforme vert olive pour un costume.

Le dialogue avec l'Église a permis «la consolidation du plus précieux héritage de notre histoire et du processus révolutionnaire : l'unité de la nation», a affirmé Raul Castro avant de recevoir en mars 2012 le pape Benoît XVI.

Et depuis, régime et Église se soutiennent mutuellement. L'Église a apporté son appui public aux réformes économiques lancées par Raul Castro. Elle s'est même prononcée pour une privatisation des services de santé au sein desquels elle se propose d'«assumer ses responsabilités».

En retour, le gouvernement facilite les activités sociales de l'Église : accès aux médias d'État, diffusion de revues ou lettres paroissiales, ouverture à l'automne 2010 du premier séminaire à Cuba depuis un demi-siècle.

En revanche, privée d'accès aux médias et quasi inconnue sur l'île, la dissidence s'efforce d'exister, mais reste divisée entre radicaux proches de Washington et modérés, plus proches de l'Union européenne.

Trois prix Sakharov de la liberté de pensée ont été décernés par l'Union européenne à des Cubains : en 2002 au démocrate-chrétien Oswaldo Paya, décédé dans des circonstances controversées en juillet 2012, en 2005 aux Dames en Blanc, groupe d'épouses et proches d'ex-prisonniers politiques, et en 2010 à Guillermo Fariñas, ancien militaire et grand spécialiste des grèves de la faim.

Inconnus à Cuba, sans soutien populaire, harcelés par une répression de basse intensité mais omniprésente, les dissidents, historiques ou jeunes blogueurs, ont bénéficié en 2013 de la nouvelle loi dispensant d'autorisation préalable les candidats au voyage à l'étranger.

Pratiquement tous en ont profité pour sortir de Cuba et prêcher à l'étranger leur dénonciation du régime communiste, avant de revenir à Cuba où leur liberté d'expression reste circonscrite à un internet auquel la grande majorité des Cubains n'a pas accès.

Mais même sur internet, la riposte a été lancée, avec des blogueurs gouvernementaux qui occupent le terrain face aux opposants et à une nouvelle presse en ligne indépendante, mais modérée, qui défie le monopole étatique des médias.

Depuis des décennies, les frères Castro ont accusé les dissidents d'être «des mercenaires» à la solde des États-Unis. Mais depuis l'annonce du rapprochement avec le voisin nord-américain, le président Raul Castro les désigne plus sobrement comme «quelques centaines d'individus qui reçoivent argent, instructions et oxygène de l'extérieur».

Dans la même catégorie