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Des entreprises de techno dénoncent le décret Trump devant la justice

Agence France-Presse et TVA Nouvelles 

Les entreprises technologiques se mettent en ordre de bataille face au décret anti-immigration du président américain Donald Trump, inquiètes autant des conséquences immédiates que du précédent qu'il pourrait créer pour un secteur reposant énormément sur des talents étrangers.

Dans la première initiative d'envergure du monde des affaires contre le nouveau président, 130 entreprises, basées en majorité dans la Silicon Valley, ont déposé devant une cour fédérale une lettre de soutien («amicus brief») à la procédure visant à contrecarrer l'application du décret.

Cette démarche qui prouve l'importance de l'enjeu selon le professeur associé de l'École nationale d'administration publique Robert Bernier.

«Si on prend le cas canadien, nous avons eu un cas précédent, celui de l’élection fédérale sur le libre-échange de 1988 où des entreprises canadiennes sont intervenues massivement dans l’élection pour faire la promotion du libre-échange auprès de l’électorat canadien, a-t-il expliqué. Dans le cas américain, ce qui se produit c’est que le décret anti-immigration exerce un impact profond sur ces entreprises-là tant au chapitre de l’accessibilité à la main d’œuvre qu’à la libre-circulation des individus.»

Ce dernier, signé le 27 janvier et suspendu depuis vendredi par la justice en attendant l'examen d'une plainte des États de Washington et du Minnesota, interdit l'entrée des ressortissants de sept pays (Iran, Irak, Libye, Somalie, Soudan, Syrie, Yémen) et gèle l'accueil de réfugiés.

La lettre dénonce une rupture avec «les principes d'équité et de prédictibilité qui ont régi le système de l'immigration aux États-Unis depuis plus de cinquante ans», et les «dommages importants pour le commerce américain, l'innovation et la croissance» qui en découlent.

À part quelques signataires comme les jeans Levi's ou les yaourts Chobani, la liste réunit surtout le gratin de la haute technologie.

On y retrouve la plupart des poids lourds et startups en vue: Apple, Facebook, Google, Intel, Microsoft, Netflix, Twitter, eBay, PayPal, Uber, Airbnb, Yelp, Pinterest, Snap, Spotify USA, Lyft, Stripe, Dropbox...

Une trentaine d'autres les ont rejoint lundi après-midi, dont SpaceX et Tesla, les deux entreprises du milliardaire Elon Musk qui fait partie d'un forum de dirigeants d'entreprises chargé de conseiller Donald Trump. Le patron d'Uber, Travis Kalanick, vient lui d'en démissionner, après une fronde de ses utilisateurs qui y voyaient une marque de soutien à la politique présidentielle.

IBM, dont la patronne participe au même forum, n'a en revanche pas signé. D'autres absents notables sont Oracle et Amazon. Ce dernier a toutefois appuyé la plainte initiale de l'Etat de Washington, où il est basé.

Le fondateur de Propulse Analytics à Montréal et aussi membre du conseil d’administration de deux entreprises spécialisées dans le domaine des technologies, Éric Brassard, appuie la démarche.

«Nous, notre langue à nous, notre culture, c’est la technologie, a-t-il dit. Donc la diversité c’est implicite à ce qu’on fait, on se moque d’où on vient, tout ce qui compte c’est si on est bons. Quand on voit les entreprises prendre le crachoir, c’est tout à fait ce qu’on doit faire. »

Durant la campagne électorale déjà, le secteur technologique avait plutôt fait campagne contre Donald Trump. Et après des tentatives de dialogue après l'élection, ce n'est pas un hasard si c'est le sujet de l'immigration qui fait ressurgir l'opposition au président.

«Toutes ces entreprises dépendent lourdement de scientifiques et ingénieurs étrangers», souligne Darrell West, directeur du Centre pour l'innovation technologique de la Brookings Institution, qui prédit des antagonismes d'autant plus forts que les entreprises du secteur comptent beaucoup de «gens jeunes et progressistes», peu favorables à la politique présidentielle.

Roger Kay, analyste chez Endpoint Technologies, rappelle que les meilleures entreprises du secteur sont allées chercher des ingénieurs, ainsi que beaucoup de fondateurs et de patrons en Asie, en Russie... Ce sont ces gens, venus souvent au départ avec des visas, qui ont «alimenté l'essor de la haute technologie.»

Au-delà des conséquences directes du texte présidentiel, l'inquiétude concerne toutefois surtout «ce que le décret annonce», avec l'idée que pour l'instant Donald Trump «tire seulement des coups de semonce», selon lui.

Un avis partagé par Vivek Wadhwa, ex-entrepreneur et professeur à la Carnegie Mellon University Engineering dans la Silicon Valley. Le problème aujourd'hui, c'est surtout l'Iran et l'Irak qui ont fourni beaucoup de «mathématiciens et scientifiques brillants» à la Silicon Valley, explique-t-il, mais «Donald Trump a montré qu'il pouvait, selon son bon vouloir, viser n'importe quel groupe», en bannissant même provisoirement des résidents légaux détenteurs d'une carte verte.

«La Silicon Valley est un pays d'immigrants», et donc «terrifiée» à l'idée que l'administration Trump s'attaque à «d'autres pays», «d'autres religions», avance-t-il.

Les spéculations circulent déjà sur une refonte du système de visas, notamment des H1-B pour travailleurs spécialisés dont le secteur est très friand.

L'un des arguments des entreprises, c'est bien d'ailleurs l'application arbitraire de mesures déjà jugées d'une ampleur sans précédent et «déraisonnables», frappant «des millions d'individus» et susceptibles d'être étendues sans préavis. Pourquoi les entreprises et leurs potentiels employés étrangers se donneraient-ils la peine d'enclencher les procédures d'obtention pour un visa ou une carte verte s'ils risquent du jour au lendemain d'être révoqués?

Leur lettre prévient que cela va peser sur le recrutement et la compétitivité des entreprises américaines, nuire à leurs activités (si certains salariés ne peuvent plus négocier des contrats à l'étranger, ou que des mesures de rétorsion sont mises en place par les pays visés), voire encourager des multinationales à investir et embaucher ailleurs qu'aux États-Unis.

En optant pour le conflit ouvert, le secteur technologique risque toutefois de se retrouver isolé. «Oui, ils ont beaucoup d'argent, et oui, ils créent des emplois, mais les alliés politiques de Trump sont enracinés dans les vieux secteurs industriels» qui ont les moyens de contrebalancer l'influence de la Silicon Valley, prévient Roger Kay.

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