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Gabon: Paris s'intéresse à des comptes et des immeubles montréalais

Hugo Joncas | Bureau d'enquête, avec la collaboration d'Emmanuel Freudenthal et journaliste indépendant

Dans l’affaire des «biens mal acquis» en France, les dirigeants du Gabon sont soupçonnés d’avoir détourné des sommes colossales pour acheter notamment des immeubles à Paris.

Certains officiels concernés par l’enquête ont transigé des millions de dollars à Montréal au milieu des années 2000. En 2014, le grand patron de l’impôt dans le pays s’est quant à lui acheté un condo de luxe, sans hypothèque.

Lin Mombo et Zéphirin Rayita

De hauts responsables dans Griffintown

Dans le Gabon des Bongo, certains dirigeants de sociétés d’État touchent des salaires de dizaines de milliers de dollars par mois. Résultat : les fonds ne manquent pas pour deux administrateurs publics, qui ont investi plus de 3 M$ dans un immeuble commercial de Griffintown, de 2003 à 2007.

Lin Mombo, président de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes du Gabon et compagnon de Marie-Madeleine Mborantsuo, présidente du Conseil constitutionnel du Gabon et objet d’une enquête pour ses biens mal acquis en France.

GSR14

Lin Mombo, président de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes du Gabon et compagnon de Marie-Madeleine Mborantsuo, présidente du Conseil constitutionnel du Gabon et objet d’une enquête pour ses biens mal acquis en France.

Zéphirin Rayita, aujourd’hui sénateur du Gabon, était PDG de la poste quand il a acheté l’immeuble de la rue Wellington avec Lin Mombo.

SÉNAT DU GABON

Zéphirin Rayita, aujourd’hui sénateur du Gabon, était PDG de la poste quand il a acheté l’immeuble de la rue Wellington avec Lin Mombo.

Aujourd’hui, les autorités françaises s’intéressent à cette transaction, car l’un des deux investisseurs est le conjoint de Marie-Madeleine Mborantsuo, mère de deux des enfants d’Omar Bongo, homme fort du pays pendant 50 ans.

Marie-Madeleine Mborantsuo

COURTOISIE

Marie-Madeleine Mborantsuo

Depuis 26 ans, elle est aussi présidente de la Cour constitutionnelle, tribunal suprême du pays. À ce titre, elle a validé en septembre la dernière réélection d’Ali Bongo, le fils de son ancien conjoint, après un scrutin hautement suspect, selon la Mission d’observation électorale en République gabonaise de l’Union européenne.

Tout comme l’élection qu’elle a confirmée, la fortune de Mborantsuo fait sourciller. Selon Le Canard enchaîné du 22 mars, les services de renseignement financiers français (Tracfin) ont découvert en 2014 que la juge avait fait «d’énormes retraits ou dépôts en espèces» dans une série de banques au Luxembourg, au Liban, à Monaco et... «au Canada».

Notre Bureau d’enquête a repéré une compagnie qu’a enregistrée Mborantsuo au Québec en 2004, Faruka Immobilier inc. L’entreprise devait servir à acquérir des immeubles à Montréal, mais le projet ne s’est pas concrétisé.Par contre, l’immeuble où Faruka avait ses bureaux, rue Wellington dans Griffintown, appartenait bien, lui, au compagnon de Mborantsuo, Lin Mombo, ainsi qu’à un ancien directeur des postes gabonaises devenu sénateur, Zéphirin Rayita.

Ce vieil immeuble commercial de la rue Wellington, dans Griffintown, a appartenu de 2003 à 2007 à Lin Mombo, mari de la présidente de la Cour constitutionnelle du Gabon Marie-Madeleine Mborantsuo, et aujourd’hui patron de l’organisme de régulation des télécommunications au Gabon, ainsi qu’au sénateur Zéphirin Rayita, alors PDG de la poste gabonaise.

PIERRE-PAUL POULIN

Ce vieil immeuble commercial de la rue Wellington, dans Griffintown, a appartenu de 2003 à 2007 à Lin Mombo, mari de la présidente de la Cour constitutionnelle du Gabon Marie-Madeleine Mborantsuo, et aujourd’hui patron de l’organisme de régulation des télécommunications au Gabon, ainsi qu’au sénateur Zéphirin Rayita, alors PDG de la poste gabonaise.

«C’est un Français qui nous avait contactés, mais ce qu’il nous proposait en France, c’était trop cher pour nous», explique Mombo, contacté par notre Bureau d’enquête. Cet intermédiaire lui a alors proposé l’immeuble de la rue Wellington, à Montréal.
Mombo, aujourd’hui président de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes du Gabon, assure que les fonds qui ont servi à faire cette acquisition provenaient de son généreux salaire comme officiel de l’État.

En 2003, Mborantsuo et lui songeaient à venir s’installer au Québec. Avec son partenaire Rayita, Mombo avait d’ailleurs enregistré deux entreprises en prévision d’investissements futurs.

Contactée dans le cadre de ce reportage, Mborantsuo n’a pas souhaité s’exprimer sur les projets montréalais qu’elle caressait à l’époque.

«Écoutez, vous pensez que c’est comme ça que vous allez me poser des questions?», a-t-elle pesté, avant de raccrocher.

Le 12 avril, trois opposants ont déposé une plainte contre elle pour corruption, au Gabon même.

Banque de Montréal

Notre Bureau d’enquête a contacté une technicienne comptable qui s’occupait de la gestion de l’immeuble de Wellington et signait certains documents pour les investisseurs gabonais.

«Lin Mombo venait peut-être deux fois par année, avec sa femme, raconte Lisette Belle. Il me semble qu’elle était juge en Afrique. Quand ils venaient, il fallait que j’aille les chercher à l’aéroport et les reconduire à la Banque de Montréal, coin Drummond et Sainte-Catherine.»

Contactée par notre Bureau d’enquête, l’institution financière se fait avare de détails à propos des vérifications qu’elle a faites pour ces clients «politiquement vulnérables», une catégorie qui comprend les dirigeants de sociétés d’État et d’agences gouvernementales dans les pays corrompus.

«Nous ne pouvons pas commenter sur les cas spécifiques que vous nous rapportez en raison de nos obligations de confidentialité, écrit la porte-parole Valérie Doucet dans un courriel. Cela dit, la Banque de Montréal a des pratiques en matière de conformité qui sont très rigoureuses, visant notamment à prévenir et à identifier les transactions douteuses (...). La Banque rapporte toute situation aux autorités compétentes chargées de faire enquête.»

Joël Ogouma

Le chef du fisc gabonais achète au comptant à L’Île-des-Sœurs

Joël Ogouma

INFOSGABON

Le haut fonctionnaire qui dirige le fisc gabonais a acquis en 2014 un appartement de plus d’un demi-million de dollars dans une luxueuse tour du Chemin du Golf, à L’Île-des-Sœurs. Sans hypothèque.

Rien n’indique que des actifs de Joël Ogouma, directeur général des impôts, soient dans la mire des autorités françaises. Mais à Paris, une telle transaction ne passerait pas inaperçue, de la part du patron des impôts au Gabon, un pays visé par les enquêtes sur les «biens mal acquis».

Chemin du Golf

PIERRE-PAUL POULIN

Pour déclencher des procédures sur un individu dans le cadre de ces affaires, les juges et les policiers peuvent démontrer un déséquilibre entre le salaire officiel d’un individu et la valeur de ses actifs.

«Un certain nombre de systèmes légaux considèrent que le décalage entre un train de vie exceptionnel et des ressources officielles plus limitées n'est pas un élément de bonne foi», explique l’avocat William Bourdon, de l’association Sherpa, qui a déclenché les procédures sur les biens mal acquis en France.

Difficile d’établir les revenus du patron de l’impôt gabonais, mais ils comprennent d’importants bonis calculés en fonction des recettes fiscales de l’État, selon nos informations. De façon tout-à-fait légale, ses revenus pourraient bien dépasser largement celles des directeurs de l’impôt dans les pays riches.

Les opposants et les observateurs du pays se demandent si le directeur général des impôts osera contrôler la famille du patron lui-même... Car selon Le Monde, les fonctionnaires fiscaux d’Ogouma eux-mêmes ont produit en 2014 un document évaluant la fortune du clan Bongo à 549 M d’euros (790 M$), après 50 ans au pouvoir.

Notre Bureau d’enquête a contacté Joël Ogouma par le biais de sa fille, qui habite l’appartement de L’Île-des-Sœurs. Il n’a pas rappelé.