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Ils ont investi dans le pot et roulent sur l’or

Cinq millionnaires racontent comment ils ont fait fortune avant même que le cannabis récréatif soit légalisé.

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Un Québécois qui voit grand

Lorsque Sébastien St-Louis était plus jeune, son idole n’était pas un joueur de hockey, mais Alain Bouchard, le fondateur de Couche-Tard.

«C’est la plus grande compagnie en terme de ventes au Canada et il (M. Bouchard­­­) a commencé avec un seul magasin au Québec. Je me reconnais beaucoup dans cette histoire», dit-il.

Le jeune père de famille de 34 ans se décrit comme un entrepreneur qui a su saisir l’opportunité d’affaires que représentait le cannabis médical, en 2013.

 

Sa firme, Hydropothecary, installée à Gatineau, est le tout premier producteur de pot autorisé au Québec. Récemment, l’entreprise a décroché une entente pour fournir 22 000 kg à la Société québécoise de cannabis, la filiale de la SAQ qui commercialisera la substance.

Avec une capitalisation boursière de 660 000 millions $ pour Hydropothecary, Sébastien St-Louis est assis sur une fortune de plus de 15,4 millions $.

Mais ce fils de parents instituteurs n’a pas tellement changé son style de vie, si ce n’est qu’il voyage davantage.

«J’ai roulé en Grand Am pendant 12 ans. J’ai changé pour une Acura 2012, dit-il. Une Ferrari, ce n’est pas mon style.»

Grâce à la famille

Il faut dire que le parcours du producteur a été semé d’embûches et que la faillite a été évitée plus d’une fois.

À 16 ans, il avait déjà sa propre compagnie de simulation 3D et il investissait dans l’immobilier. Avec sa maîtrise en finances de l’Université du Québec à Montréal, il a par la suite travaillé à la Banque de développement du Canada.

En juin 2013, à 29 ans, son ami Maxime Cyr, qui travaillait pour Santé Canada, lui a annoncé que le fédéral allait autoriser des producteurs privés à vendre du cannabis médical. Sébastien St-Louis n’avait encore jamais vu un plant de pot, mais il a flairé le potentiel.

Il a embarqué dans le projet son beau-frère Adam Miron, un passionné de politique qui s’est impliqué au Parti libéral du Canada jusqu’en 2009.

Incapables de se financer auprès des banques, les deux hommes ont fait appel aux amis et à la famille pour une première ronde de financement privé, en 2013. «À coups de 10 000 $, on a pu mettre 1,5 million », dit-il. Ses parents ont même hypothéqué leur maison pour investir 100 000 $.

«Si ça ne fonctionnait pas, je faisais faillite et je perdais ma maison, mais il n’y avait plus un divan d’amis sur lequel j’aurais pu aller dormir parce que j’aurais fait perdre de l’argent à tous ceux que je connaissais», relate-t-il.

La lumière est apparue au bout du tunnel lorsque Santé Canada a autorisé l’entreprise à vendre du pot médical, en 2015.

Gros noms au C.A.

En 2016, il a approché de grandes familles québécoises à la recherche de partenaires. Vincent Chiara, un homme d’affaires montréalais proche de la famille Saputo, a accepté d’investir plusieurs millions dans l’aventure. Il siège aujourd’hui au C.A. et sa fortune dans l’entreprise est évaluée à 25,5 millions.

Sébastien St-Louis est aussi très fier de dire que Nathalie Bourque, qui siège au C.A. de Couche-Tard, s’est jointe au conseil d’Hydropothecary depuis l’automne. La chaîne de dépanneurs a d’ailleurs déjà annoncé qu’elle souhaitait pouvoir vendre la marijuana.

Le patron de Hydropothecary croit que dans un futur proche, il ne restera que deux ou trois compagnies qui seront des multinationales de cannabis. «J’ai l’intention d’être un leader à partir de notre plateforme au Québec», dit-il.

Le parrain du pot

Chuck Rifici a hérité du surnom de «parrain» de l’industrie du pot. Et pour cause, ce Franco-ontarien de 43 ans estime sa fortune à plus de 100 millions $ (dont au moins 47,7 M$ en actions de producteurs de pot, selon les documents financiers publics)

Il possède deux caractéristiques communes à de nombreux millionnaires dans cette industrie : il est un entrepreneur et il a des relations politiques, plus particulièrement avec le Parti libéral du Canada (PLC).

 

M. Rifici a cofondé en 2013 Tweed, aujourd’hui devenu Canopy Growth, la plus grande entreprise de pot canadienne.

Depuis 2017, il est PDG de Cannabis Wheaton, une firme d’investissement dans des entreprises de pot, dont des producteurs ou des fabricants d’accessoires. Wheaton compte une quinzaine de partenariats, une énorme toile d’araignée.

Deux ex du PLC

En parallèle, l’homme d’affaires a aussi été chef des finances du PLC de 2011 à 2016.

«Être trésorier du PLC, ça donne de la crédibilité quand tu rencontres des investisseurs pour du pot», dit-il. La vice-présidente aux affaires externes de Wheaton, Sarah Bain, a aussi été vice-présidente des communications du PLC de 2010 à 2013.

M. Rifici croit même que la controverse qu’a suscitée cette situation l’a aidé à faire parler de ses entreprises. «All press is good press», dit-il.

Mais cela a contribué à exacerber des tensions entre lui et son partenaire Bruce Linton et M. Rifici a quitté Tweed en 2014.

Il investit maintenant surtout sur les accessoires comme des vapoteuses. «Je crois que l’avenir de cette industrie sera dans ces produits à valeur ajoutée, dit-il. C’est important d’avoir un réseau de distribution et production, mais dans un café Starbuck, ce n’est pas le grain de café qui rapporte le plus», dit-il.

Le socialiste en Jaguar

Vêtu d’un costume trois-pièces et cellulaire en main, Bruce Linton, le PDG de Canopy Growth, est l’image même de l’homme d’affaires à succès.

«Parce que je vends du cannabis, les gens s’attendent toujours à voir un gars en T-shirt délavé», plaisante-t-il.

Bruce Linton

Pierre-Paul Poulin / Le Journal de Montréal

 

M. Linton est aujourd’hui à la tête d’un des plus gros producteurs de cannabis au Canada. Il a d’abord fondé Tweed en 2013 (intégré ensuite à Canopy Growth) avec Chuck Rifici, ancien directeur financier du Parti libéral du Canada.

Lorsqu’on lui demande pourquoi il y a autant de libéraux dans l’industrie, il réplique: «Je ne sais pas pourquoi il y a beaucoup de libéraux dans l’industrie. Moi, je ne le suis pas. Vous savez ce que je suis? Je suis un socialiste qui aime rouler en Jaguar.»

Et il a les moyens de se payer des voitures de luxe. Sur papier, la fortune de M. Linton est évaluée à plus de 67 M$.

Boisson au pot

En cinq ans, Canopy Growth a acquis 13 sites de production de cannabis dans huit provinces canadiennes, dont deux au Québec. L’entreprise a aussi développé des partenariats pour exporter ou cultiver avec l’Australie, le Brésil, l’Allemagne, la Jamaïque, le Danemark et le Chili.

Bruce Linton ne veut pas s’arrêter là. Il a une vision bien précise pour l’avenir : vendre une boisson au cannabis. Canopy a d’ailleurs conclu cet automne une entente avec l’entreprise Constellation, qui commercialise les bières Corona.

Linton se voit déjà suivre les traces du distillateur Seagram de la famille Bronfman, qui a fait fortune avec l’alcool à la fin de la prohibition.

«Je veux fournir un format semblable à une bouteille de vin avec des taux de 12-13% qui produit des effets après 7 minutes, explique-t-il. C’est la façon socialement acceptée pour avoir les facultés affaiblies.»

Pas encore millionnaires, mais presque

Le Québécois Philippe Depault n’est pas encore un millionnaire du pot, mais il est sur le point d’y parvenir.

L’entrepreneur de 26 ans (à gauche) et son partenaire Alexandre Lalancette, 23 ans (à droite) viennent de vendre leur entreprise d’accessoires de cannabis, Maïtri, pour 550 000 $ en plus d’un montant pouvant atteindre 1,2 M$ qui sera versé à la performance.

MARTIN ALARIE/JOURNAL DE MONTRÉAL

 

Plutôt étonnant quand on sait que Maïtri a réalisé sa première vente en juillet 2017 seulement.

M. Depault était un cycliste avec l’équipe canadienne qui rêvait des Jeux olympiques jusqu’à ce que la fibromyalgie bouleverse sa vie, en 2013.

Aucun médicament n’arrivait à le soulager, sauf le cannabis. Il s’est alors donné comme mission de lutter contre la stigmatisation des consommateurs.

Bientôt plus de Québécois?

L’étudiant en génie chimique a commencé par tenir un blogue, à l’été 2016. Puis mars 2017, il s’est associé à M. Lalancette pour créer des accessoires de cannabis au design soigné avec des matériaux québécois.

«Le cannabis est toujours associé à des stoners, explique-t-il. Mais dans mon entourage, pratiquement tout le monde consomme du cannabis, que ce soit une fois par jour ou une fois par année. Ce sont des ingénieurs, des médecins, des avocats.»

C’est à cette clientèle qu’il voulait s’adresser. Un investisseur a injecté de 30 000 $ à 100 000 $, précise M. Depault.

Et en juillet, l’entreprise était sur le point d’ouvrir une ronde de financement lorsque Hiku, qui possède le producteur de pot DOJA, a fait une offre d’achat. L’entente s’est conclue en février.

M. Depault espère voir davantage de Québécois dans l’industrie. «On commence à sentir la vague.»

Musique et pot pour The Tragically Hip

La musique et le cannabis ont toujours été étroitement liés. Newstrike l’a bien compris. Depuis bientôt un an, l’entreprise qui commercialise la marque Up Cannabis, un producteur de pot en Ontario, a développé un partenariat avec The Tragically Hip.

Le groupe rock canadien est actionnaire de l’entreprise et est impliqué dans les décisions importantes concernant le marketing.

Leurs gérants, Bernie Breen et Patrick Sambrook, siègent aussi au conseil consultatif de l’entreprise. Up Cannabis peut, par exemple, utiliser les chansons du groupe pour faire la promotion de ses produits ou pour nommer ses variétés de pot.

Il vaut 20,9 M$

«On les a approchés parce qu’ils peuvent nous aider à créer une image de marque et ils représentent bien le Canada», explique Jay Wilgar, le PDG de Newstrike.

Ce dernier a fait fortune avec une start-up d’énergie éolienne qu’il a fondée au début des années 2000 et qu’il a vendue à la multinationale française GDF Suez en 2010.

En 2013, il s’est lancé dans le cannabis en investissant 1,5 million avec un partenaire. M. Wilgar vaut aujourd’hui quelque 20,9 M$. La fortune des Hips dans l’entreprise est d’au moins 2,2 M$

«On ne s’attendait pas à une croissance si importante et rapide au cours de la dernière année, c’est incroyable», dit-il.

La stratégie de Up Cannabis est de s’adresser à monsieur madame Tout-le-Monde, à l’image des Hips. L’entreprise se concentrera sur le récréatif et n’a pas de patient médical.

Plus rentable que les concombres

Pour John Cervini, cultiver du cannabis était un prolongement naturel à sa carrière de cultivateur de légumes, en Ontario.

«Je suis la quatrième génération de cultivateurs. Pendant 23 ans, j’ai géré l’entreprise familiale avec mon frère», dit-il. L’entreprise connaissait une bonne croissance, mais John a préféré partir, car les deux frères avaient des visions différentes.

 

Son ami Cole Cacciavillani, un ingénieur industriel en agriculture, lui a alors parlé de cannabis, en août 2013. L’entreprise, Aphria, fait partie des six producteurs qui ont signé une entente pour approvisionner le Québec en cannabis à travers la filiale de la SAQ.

«En tant que fermier, on savait qu’on avait une bonne base pour la marijuana, dit M. Cervini. C’est notre spécialité de faire pousser des plantes, on a de l’expérience en logistique et en approvisionnement à grande échelle», souligne-t-il.

Il semble avoir gagné son pari. Le titre le plus performant à la Bourse de Toronto en 2017 a été celui d’Aphria, qui a augmenté de 271%. La fortune des deux fondateurs s’élève aujourd’hui à plus de 200 millions $.

- avec la collaboration de Marie-Christine Trottier et Andrea Valeria

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