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210 $ par semaine pour faire l’épicerie

Le stress a touché la famille durant l’expérience

Marie-Ève Dumont | Agence QMI 

Ben Pelosse / Agence QMI

«Je me prenais un livre le soir avant de me coucher, juste pour me changer les idées, je trouvais ça trop prenant. Se nourrir était devenu la préoccupation principale», insiste la mère Josée Lalonde, qui a été la plus touchée par le stress lié au budget restreint.

Une famille de deux enseignants de cégep et leurs deux enfants de 7 et 13 ans s’est nourrie durant un mois comme si les deux parents étaient au salaire minimum. Elle devait donc se débrouiller avec 210 $ par semaine. Cette expérience a été menée à la demande du «Journal de Montréal» durant le mois de février.

La planification et la préparation des repas ont pris toute la place dans les temps libres de la famille, qui ne se posait normalement pas de questions lorsqu’elle allait à l’épicerie.

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- 1re partie: Ils ont fait l'épicerie avec 210 $ par semaine pendant un mois

«À la maison le soir, on vérifiait si on allait être correct pour le lendemain. Les fins de semaine, on planifiait pour le reste de la semaine. On discutait beaucoup de ce qu’on allait faire pour prendre la meilleure décision, il fallait se mettre d’accord aussi sur qui allait faire chacun des achats, c’est du temps», insiste la mère de la famille, Josée Lalonde.

Ce stress la suivait dans ses journées au travail. «J’enseigne souvent sur l’heure du dîner. Ça me dérangeait d’avoir plein de nourriture dans ma face. Des étudiants qui mangeaient, ça me faisait penser que j’avais faim et que je ne mangeais pas ce que je voulais. C’est quand même fatigant», confie-t-elle.

Mme Lalonde a dû sauter un dîner puisqu’elle avait oublié son lunch à la maison et craignait de trop dépenser si elle mangeait à la cafétéria de son école.

Impression de pauvreté

Ce stress qu’a vécu la famille était loin d’être anormal, selon Catherine Raymond, doctorante en sciences neurologiques au Centre de recherche de l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal. La pauvreté est associée à un niveau de stress plus élevé.

«Le plus important est notre impression de pauvreté. Si on vit dans un quartier riche et qu’on a la plus petite maison du quartier, on va se sentir plus stressé et plus pauvre, que si on vit dans la plus grande maison d’un quartier pauvre», illustre Mme Raymond.

Mme Lalonde, qui vit avec sa famille dans Ahuntsic, un quartier aisé de Montréal, a vite réalisé tout ce qui n’est pas accessible à des gens avec un faible revenu.

«On est habitués d’aller à la boulangerie du coin, au café tout près, mais là, je savais que je ne pouvais même pas rentrer parce que ce n’était pas pour moi. On devient conscient qu’il y a des choses qu’on ne peut juste pas se payer, on devient exclu d’un certain réseau», raconte la mère de famille.

La famille Lalonde-Paquin n’a vécu qu’un mois dans cette situation, mais certaines personnes passent toute leur vie à jongler avec un budget limité. Un niveau de stress élevé sur une longue période peut mener à des problèmes psychologiques, mais aussi physiques, ce qu’on a tendance à oublier, ajoute Mme Raymond.

«À court terme, c’est bénéfique. C’est un système qui donne de l’énergie, on peut l’utiliser pour aller se chercher un emploi, sortir du lit le matin, mais si le système s’active trop souvent, trop longtemps, on peut développer de la dépression, mais aussi du diabète de type 2 ou des maladies cardiovasculaires», mentionne l’experte.

Soutien des proches

Le soutien des proches de la famille a été primordial durant le mois alors que les relations sociales ont été réduites au minimum. Leur entourage leur a fourni des desserts ou les a invités à souper le samedi soir, pour les aider à passer au travers du mois.

«Le fait d’avoir un réseau de la famille et des amis, ça aide énormément. Si on n’avait pas eu des gens qui avaient pensé à nous, on s’en serait passé, on ne serait pas mort, mais ça t’enlève un peu le plaisir de manger et d’aller un peu plus loin que les aliments de base», souligne Mme Lalonde.Le stress de la mère

«Ce qui me dérange, c’est la charge mentale associée aux achats, à la planification de tous les menus et il faut le dire, de moins avoir le choix de ce que l’on mangera cette semaine. Je dois m’adapter aux spéciaux.»

«Hier soir, nous étions invités à manger chez nos voisins. Cela fait un bien énorme de sortir et de se changer les idées. De parler d’autres choses. Surtout, de ne pas avoir à tout planifier et à se casser la tête pour savoir ce que l’on va manger! C’est sûr qu’on est chanceux d’être si bien entourés et de pouvoir reprendre notre souffle.»

«Ce matin, je me suis sentie désorganisée et frustrée. En pensant aux différents magasins où je devrai aller chercher les aliments, je me suis dit que je n’éprouverais pas le plaisir habituel d’aller chercher mes fruits et légumes à la fruiterie de quartier, plus chère que d’autres magasins à grande surface.»

- Extraits du journal de bordEndettés s’ils n’avaient pas reçu de denrées

La visite à la banque alimentaire au début de la troisième semaine de l’expérience a été déterminante pour la famille. Elle croit que sans cette aide précieuse, elle n’aurait pas été en mesure de finir le mois sans dépasser le budget alloué.

«Le recours aux ressources est fondamental. Si on enlève la banque alimentaire, je pense qu’on aurait trouvé difficiles les deux dernières semaines et je me demande même si on serait allés jusqu’au bout [de l’expérience]. On n’aurait pas eu le choix de s’endetter», souligne la mère, Josée Lalonde.

La famille s’est rendue un vendredi midi dans un centre communautaire de son quartier, à Ahuntsic, pour recevoir leurs denrées données par le Service de nutrition et d'action communautaire (SNAC), qui offre entre autres un service de dépannage alimentaire.

«On essaie de préserver la dignité des gens le plus possible. On les installe dans une salle pour ne pas qu’ils aient à faire la file dehors trop longtemps, on essaie de les mettre à l’aise en discutant avec eux. On leur donne des recettes ou on fait venir d’autres organismes qui leur offrent de l’information», insiste Chantal Comtois, directrice du SNAC.

Pour recevoir les dons une fois par mois, il faut s’inscrire en prouvant que son ménage est sous le seuil du faible revenu.

Pour quatre personnes, le seuil est à 46 262 $ et pour une personne seule, c’est 24 949 $.

Une famille de quatre dont les deux parents sont au salaire minimum à temps plein est donc admissible.

Une contribution volontaire, qui est en moyenne de 50 sous, est aussi demandée.

Plus de travailleurs

«Il y a six ou sept ans, notre clientèle était constituée à 95 % de gens sur l’aide sociale. Aujourd’hui, 25 % des gens qui viennent sont travailleurs à petits salaires (temps partiel, sur appel, autonome), des retraités ou des étudiants», mentionne Chantal Comtois.

Moisson Montréal a chiffré en 2017 que 11 % des utilisateurs d’un programme de dépannage alimentaire avaient un emploi.

Seulement 10 % de la clientèle des banques alimentaires revient tous les mois.

Le Journal s’est assuré de compenser l’organisme pour les denrées données et la famille Lalonde-Paquin a donné 5 $ de leur budget du mois.

Cinq sacs remplis

Elle en est sortie avec cinq sacs réutilisables remplis de huit pains, du gruau, de la viande, du bacon, une trentaine de clémentines, deux gros paniers de raisins, un paquet de trois laitues, un sac rempli de choux de Bruxelles, des patates douces, du lait, du yogourt, de l’huile, des légumineuses, des pâtes, du thon, ou encore des légumes en conserve.

«On a rapidement vu qu’il fallait penser à ce qu’on allait faire avec tout ça. Nettoyer et congeler, planifier comment transformer les aliments, etc. On a pas mal mangé des raisins toute la semaine», raconte Mme Lalonde dans son journal de bord.

Ces dons ont tout de même permis au père de prendre une pause de production de pains et surtout de permettre à la famille de consacrer son budget à autre chose que les produits de base et même de souffler un peu en se permettant une sortie au restaurant.La cuisine collective pour socialiser

La cuisine collective permet de préparer des plats à moindre coût et de développer des habiletés culinaires. Elle semble aussi être une occasion pour les participants de socialiser, ce qui a grandement manqué à famille Lalonde-Paquin durant l’expérience.

«On remarque que des participants développent des liens d’amitié et se voient même en dehors des séances de cuisine collective», souligne Sébastien Caron, animateur communautaire à La Corbeille Bordeaux-Cartierville.

La famille Lalonde-Paquin a trouvé difficile de ne pas avoir beaucoup de temps pour voir des amis ou de la famille puisque la planification et la préparation des repas prenaient toute la place. Elle n’avait également pas les moyens de recevoir chez elle comme elle avait l’habitude de le faire.

«On a réussi à composer avec le fait qu’on ne recevrait pas de gens chez nous pendant le mois, mais dans la réalité, tu ne peux pas juste te refermer sur toi-même, il faut avoir une vie sociale, être entouré de nos amis et familles», souligne Josée Lalonde.

D’ailleurs, bien des experts soulignent que la pauvreté mène souvent à l’isolement.

10 à 15 portions

Au cours du défi, la mère de la famille s’est jointe à une cuisine collective organisée par cet organisme de son quartier.

Les groupes s’y rencontrent durant quatre heures, deux fois par mois pour cuisiner trois recettes. Il s’agit normalement d’une entrée, d’un plat principal et d’un dessert. Chaque participant repart avec 10 à 15 portions de nourriture pour moins de 10 $.

Les autres participantes lors de cette soirée étaient toutes trois d’origine africaine. Une travailleuse en informatique et deux retraités.

«J'ai appris à cuisiner les potages. Je ne savais pas quoi faire avec mes restants de légumes avant. C’est aussi une occasion de rencontrer des gens, de discuter avec les autres», souligne Lydie Lonmene, âgée de 44 ans, qui vit avec son conjoint. Tous deux travaillent à petits salaires.

Isolés

Lors de la cuisine collective, les participants se consultent pour le choix des recettes avec l’animateur de l’organisme.

La plupart des fruits et légumes et la viande sont fournis par La Corbeille et le reste des ingrédients est acheté à tour de rôle par l’un des participants, mais tous les coûts sont divisés également.

Lors de sa participation, Mme Lalonde est repartie avec près d’une dizaine de portions de potage aux panais, de soupe won-ton et de petits gâteaux avec des fruits, pour un total de 4,10 $.Sous le panier moyen

Le montant de 838 $ par mois alloué à la famille lors de l’expérience est inférieur au prix du panier payé par une famille canadienne moyenne de deux adultes et deux enfants en 2017, qui est de 966,67 $ par mois*. Cela équivaut à 11 600 $ pour une année.

Il faut aussi dire que ce montant est le montant MAXIMAL alloué à l’épicerie (ce qui inclut aussi les produits ménagers, le restaurant et l’alcool). Il n’y a à peu près pas de marge de manoeuvre possible puisqu’il est très difficile pour les gens au salaire minimum de mettre de l’argent de côté.

Ce montant ne prend pas non plus en compte les imprévus comme une hausse de la facture d’électricité, l’achat non prévu de souliers brisés pour le plus jeune ou encore la visite chez le dentiste du plus vieux, qui font baisser le budget alloué à l’épicerie.

Données tirées du Rapport canadien sur les prix alimentaires à la consommation mené par les Universités Guelph et Dalhousie qui se base sur les données de Statistique Canada.

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