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10 ans après l'implantation du cours

Éthique et culture religieuse: lacunes ciblées dans le contenu

Daphnée Dion-Viens | Journal de Montréal

Alexandre Chenette enseigne l’éthique et la culture religieuse à l’école secondaire Fadette, à Saint-Hyacinthe.

Alexandre Chenette enseigne l’éthique et la culture religieuse à l’école secondaire Fadette, à Saint-Hyacinthe.

Dix ans après l’implantation du controversé cours d’éthique et culture religieuse dans les écoles québécoises, des artisans de ce programme admettent des lacunes dans le contenu, le matériel scolaire et la formation des enseignants.

En septembre 2008, le cours d’éthique et culture religieuse (ECR) est lancé dans la controverse, remplaçant les cours de morale et d’enseignement religieux confessionnel. Tous les enfants québécois, peu importe leur religion, doivent dorénavant apprendre qui sont Jésus, Bouddha et Mahomet sur les bancs d’école.

Il s’agit alors d’un programme très novateur, souligne Denis Watters, ancien fonctionnaire du ministère de l’Éducation qui a été responsable de l’élaboration ce cours. « Le Québec est devenu un des premiers endroits au monde à avoir un programme comme ça et on continue à nous imiter ailleurs dans le monde », affirme-t-il. Ce dernier insiste sur l’important travail de préparation et de consultation fait alors par le ministère, qui avait pour objectif d’en arriver au « consensus social » le plus large possible.

Critiques toujours présentes

Or, dix ans plus tard, les critiques sont toujours présentes, même si elles ont évolué au fil des ans. Des experts qui ont participé à la conception du programme, en tant que membres du comité-conseil mis sur pied pour superviser l’élaboration des contenus, admettent que certaines critiques sont fondées et réclament une évaluation en bonne et due forme de ce cours, afin d’en arriver à une version revue et améliorée. « Le Québec a beaucoup évolué en dix ans », souligne l’un d’entre eux, le philosophe Georges Leroux.

Même si les experts consultés estiment que des changements s’imposent, tous considèrent néanmoins que les critiques émises au fil des ans ne justifient en rien le retrait du cours. Les objectifs de ce programme, qui sont la connaissance de l’autre et la poursuite du bien commun, ont plus que jamais leur place sur les bancs d’école, affirment-ils. Ils sont aussi nombreux à déplorer le manque de formation de plusieurs enseignants.

Changements réclamés

Ces experts ne sont pas les seuls défenseurs du cours à réclamer des changements. En 2016, dans une lettre ouverte, 70 enseignants du primaire et du secondaire de même que des universitaires signaient une lettre ouverte réclamant un « cours d’ECR 2.0 », qui ferait davantage de place aux non-croyants et à des positions critiques par rapport aux religions. Les faiblesses de certains manuels scolaires doivent aussi être corrigées, pouvait-on lire.

«Dérives» dans le matériel scolaire

Plusieurs critiques concernant ce cours ne reposent pas sur le programme en soi, mais plutôt sur le matériel scolaire qui en découle, produit par les maisons d’édition et approuvé par le ministère de l’Éducation, ont souligné plusieurs experts. « La situation des manuels qui circulent est très problématique. Il faut recommencer, on en est là », affirme sans détour Louis Rousseau, professeur au département de sciences des religions à l’UQAM. Des ouvrages présentent des représentations simplistes, presque caricaturales, des religions à travers leurs symboles, déplore-t-il. Georges Leroux, professeur émérite en philosophie à l’Université du Québec à Montréal, a aussi été irrité de constater que des « feuilles maladroites » circulent parfois en classe. « Les critiques nous ont rendu service en débusquant les dérives et les dérapages », affirme-t-il.

«L’angle mort» des religions

Au fil des ans, plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer le contenu de ce cours qui présenterait les positions critiques par rapport à la religion comme un manque d’ouverture et l’opposition aux accommodements raisonnables comme une forme d’intolérance, voire de racisme. D’autres estiment que les religions n’y sont présentées que sous un angle favorable. « Il faut absolument revoir ça », lance le philosophe Georges Leroux. Au secondaire, le programme devrait faire une plus grande place aux positions critiques, le tout « dans le respect des religions », affirme-t-il, tout comme d’autres experts consultés par Le Journal. « Il ne faut pas seulement regarder la beauté des religions, comme la non-violence ou la charité. Il y a aussi un angle mort de la religion qu’il ne faut pas nier, c’est très important. Le sexisme est très important aussi. Toutes les religions sont sexistes parce qu’elles sont patriarcales. »

Plus grande place pour les non-croyants

Comme certains détracteurs du cours d’éthique et culture religieuse, des artisans de la première heure estiment que le contenu devrait faire une plus grande place aux positions des non-croyants, même si le programme le permet déjà. « Je pense que les positions de non-croyance devraient être abordées au même titre que les autres religions », ce qui n’est pas le cas présentement, affirme Nancy Bouchard, professeure au département de sciences des religions de l’UQAM. Cette dernière rappelle que le programme a fait l’objet d’un « compromis » lors de sa création et qu’il est pertinent, dix ans plus tard, de réfléchir à nouveau aux choix qui ont été faits. Patrice Brodeur, professeur à l’Institut d’études religieuses à l’Université de Montréal, considère aussi que les positions non religieuses pourraient occuper une plus grande place dans le programme, tout comme Spencer Boudreau, professeur retraité de l’Université McGill, qui rappelle que la société a beaucoup évolué à ce chapitre. « Avant, le religieux était puissant et attaquait le non religieux. Maintenant, c’est l’inverse. »

Des manuels en révision, un ministre en réflexion

Plutôt que d’avoir entrepris une révision en bonne et due forme du programme d’éthique et culture religieuse, le ministère de l’Éducation travaille à la révision du matériel scolaire pendant que le ministre Sébastien Proulx consulte différents intervenants afin d’alimenter sa réflexion à ce sujet.

En décembre 2016, alors que le programme d’éthique et culture religieuse était la cible de nombreuses critiques, le ministre Proulx avait indiqué que le cours « était en révision auprès du ministère ».

Interrogé récemment à ce sujet par Le Journal, M. Proulx a plutôt indiqué qu’un travail de révision était en cours au ministère concernant le matériel scolaire, conçu par les éditeurs et approuvé par les fonctionnaires. « J’ai demandé au ministère de faire une réflexion à l’égard du matériel, parce que les premiers enjeux qui sont ressortis touchaient au matériel », a-t-il affirmé.

À son cabinet, on précise que « plusieurs scénarios ont été regardés par le ministère » cet automne afin d’améliorer les manuels scolaires, « dont le remplacement de certaines pages ». La proposition soumise a toutefois été jugée insatisfaisante et les fonctionnaires ont été renvoyés à leur planche à dessin, explique-t-on.

«Il y a des interrogations à l’égard du matériel et il faut avoir une réflexion sur le rendu. J’ai moi-même des enfants qui reçoivent des cours d’ECR en 4e et 6e année et je suis convaincu que ce qu’ils reçoivent comme information et matière à réflexion diffère d’une autre école», a affirmé M. Proulx, qui s’interroge sur « ce qui pourrait être amélioré pour respecter l’esprit du programme initial ».

Consultations informelles

En parallèle, le ministre affirme avoir consulté plusieurs personnes à ce sujet, tant dans les rangs des opposants que des défenseurs du cours d’ECR. « Nous avons convié des gens à une conversation, mais de manière informelle », précise le ministre, qui admet qu’« il n’y a pas une opération formelle » de révision des contenus en cours au ministère de l’Éducation ». « Il faut, par une démarche personnelle, que je mette au jeu une réflexion », a-t-il précisé.

Cette réflexion mènera éventuellement à une révision en bonne et due forme du cours, à laquelle seront invités à participer plusieurs acteurs du réseau de l’éducation, à commencer par les enseignants d’éthique et culture religieuse, dit-il. Il n’y a toutefois aucun échéancier qui a été fixé jusqu’à maintenant.

Des experts consultés par Le Journal insistent de leur côté sur l’importance de faire un « état des lieux » de ce qui est enseigné en classe, avant d’entreprendre une révision des contenus. « On n’a pas d’infos sur ce qui se passe sur le terrain, on n’a aucun portrait de la situation », déplore Nancy Bouchard, professeure au département de sciences des religions de l’UQAM.

Le cours d’éthique et culture religieuse en quatre temps:

1999 : Le rapport du groupe de travail sur la place de la religion à l’école, présidé par Jean-Pierre Proulx, recommande le remplacement de l’enseignement moral et religieux confessionnel par un cours d’éthique et de culture religieuse.

2008 : Le cours d’éthique et culture religieuse, qui ne fait pas l’unanimité, est enseigné dans toutes les écoles québécoises, de la première année à la cinquième secondaire.

2012 : Une décision de la Cour suprême confirme le caractère obligatoire du cours d’éthique et culture religieuse, alors que des parents demandaient que leurs enfants en soient exemptés.

2016 : Une pétition qui a recueilli près de 5400 signatures est déposée à l’Assemblée nationale, visant à retirer le volet « culture religieuse » du programme. De son côté, le Conseil du statut de la femme recommande une révision complète du programme, lui reprochant d’enseigner les religions sans formuler aucune critique sur leur discours sexiste. Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, indique alors que le programme est en « révision ».

Enseigné par le prof d’éducation physique

Plusieurs critiques entourant le cours d’éthique et culture religieuse (ECR) sont reliées au manque de formation de certains enseignants plutôt qu’au contenu du programme, affirme Denis Watters, ancien fonctionnaire du ministère de l’Éducation qui a été responsable de l’élaboration de ce cours.

Dix ans après son implantation, le cours d’ECR repose sur les épaules d’une majorité de profs qui n’ont pas été formés à l’université pour l’enseigner, puisqu’ils étaient déjà en classe lorsque le cours a été implanté, souligne-t-il. Plusieurs n’ont alors reçu qu’une ou deux journées de formation provenant des commissions scolaires, explique M. Watters.

«Pas rare»

Par ailleurs, il n’est « pas rare », au secondaire, que ce cours soit donné par des enseignants d’anglais, de mathématiques ou d’éducation physique en guise de complément de tâche, pour combler leur horaire de travail. Même si ce phénomène existe aussi dans d’autres matières, il peut être particulièrement problématique pour le cours d’ECR puisque son contenu est à manipuler avec soin, précise l’ancien fonctionnaire. « On touche à des cordes sensibles », lance M. Watters.

Plusieurs experts consultés par Le Journal considèrent aussi que des enseignants sur le terrain manquent de formation pour enseigner ces contenus.

Pour consulter une version plus complète de cet article: https://www.journaldequebec.com/2018/04/02/lacunes-ciblees-dans-le-contenu-et-la-formation

 

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