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Une recette et une chanson payées avec vos taxes

Laurence Houde-Roy | Le Journal de Montréal

Au moment où Denis Coderre était maire de Montréal, la Ville s’est servi des fonds publics pour devenir propriétaire d’une recette de dessert et payer l’enregistrement d’une chanson de Gregory Charles.

En fouillant dans les dépenses que s’est permis la Ville pour célébrer son 375e anniversaire, Le Journal a découvert de nouveaux faits troublants.

Nous révélions en février dernier que les contribuables avaient notamment payé 4000$ pour servir un dessert aux 700 invités du maire lors d’un party privé le 17 mai 2017. L’événement avec traiteur luxueux, alcool, DJ et prestation musicale se déroulait dans une salle aux murs vitrés du Vieux-Montréal.

Depuis, les témoignages que nous avons recueillis montrent qu’une partie de la facture payée au réputé pâtissier Patrice Demers a en fait servi à acheter tous les «droits de reproduction et de publication» de ce dessert (voir ci-contre).

La Ville est ainsi devenue propriétaire d’une recette de croustillant à la mélasse avec baba imbibé au miel et à la bière.

La Ville paye l’enregistrement

Les questions posées par Le Journal ont également permis de constater que l’artiste Gregory Charles n’a pas seulement offert une prestation musicale devant les invités le soir du 17 mai. La Ville de Montréal l’a également engagé pour enregistrer préalablement à ce party l’une de ses compositions, «Le Blues de Montréal», au prestigieux studio Piccolo. Coût : 10 048$.

Des copies de l’enregistrement ont été distribuées exclusivement aux 700 invités du maire, qui ont chacun reçu un code permettant de télécharger la chanson.

INSTAGRAM/YOUVILLE HAUSSMANN PARK

 

La Ville de Montréal est incapable de dire à combien de reprises la chanson a été téléchargée puisque cette donnée n’a pas été compilée.

Gregory Charles avait interprété cette composition devant plusieurs dignitaires, dont l’ex-maire Coderre, lors de la visite du secrétaire général de l’ONU Ban Ki Moon en février 2016. M. Coderre avait tellement apprécié la chanson qu’il ensuite demandé à l’artiste de l’offrir à ses invités présents le 17 mai.

Impossible de l’entendre

Au moment d’écrire ces lignes, la chanson n’est disponible nulle part pour que les contribuables qui ont payé pour l’enregistrement puissent l’entendre.

Contacté par le Journal, Gregory Charles n’a pas pu nous fournir une copie de cette chanson, expliquant avoir remis le fichier à la Ville de Montréal. Ce qui explique pourquoi il n’a pas non plus publié l’enregistrement sur ses réseaux sociaux.

La Ville de Montréal, de son côté, précise qu’elle n’est pas propriétaire de cette chanson et ne possède pas les droits d’auteur de cette pièce. Elle est incapable d’indiquer si elle peut transmettre au Journal l’enregistrement qu’elle a elle-même commandé et payé.

 

«Nous procédons actuellement à des vérifications auprès des Productions Gregory. Nous désirons valider auprès d’eux si nous avons un droit nous permettant de diffuser ou de distribuer cette chanson plus largement», a indiqué Gonzalo Nunez, porte-parole de la Ville jeudi dernier sans donner plus de détails depuis.

Denis Coderre n’a pas retourné notre appel. La chef du protocole à la Ville de Montréal, qui a pris en charge l’organisation de cette soirée, a refusé de nous parler.

Un dessert à 4700$ qui vous appartient

Description du dessert «signature pour le 375e anniversaire», tel que présenté par le pâtissier Patrice Demers sur sa page Facebook:

Croustillant à la mélasse (référence au Faubourg à la m’lasse), un baba imbibé au miel de l’Accueil Bonneau et à la bière de Brasseur de Montréal, recouvert de chocolat Andoa Valrhona (biologique et équitable du Pérou) surmonté de chantilly au sarrasin

Gateau 375e

Patrice – Pâtissier

 

Détails de la facture de Patrice Demers

1000 $

Présence de Patrice Demers lors de la soirée du 17 mai pour finaliser les desserts faits à sa boutique

1000 $

Création de la recette, droits de reproduction et de publication de la recette

2100 $

Confection des 700 bouchées dessert servi le 17 mai.

Total: 4700$ (avec taxes)

Joint par le Journal, Patrice Demers affirme que la Ville pourrait même vendre la recette et il ne touchera pas un sou supplémentaire.

Le pâtissier confirme que la Ville de Montréal a elle-même demandé à acheter tous les droits.

À propos de l’achat des droits d’une recette

«Ça se voit plus dans le milieu professionnel et dans le milieu de la restauration. Des compagnies agroalimentaires peuvent acheter une recette si elles veulent pouvoir reproduire ce que l’on crée pour un événement unique.»

- Patrice Demers, pâtissier

- La reproduire pour ses événements

- La publier dans un magazine

- La publier sur son site internet

- La rendre disponible à la population

Chanson enregistrée avec 10 048$ de fonds publics

«Le blues de Montréal», écrite et composée par Gregory Charles

Coût de l’enregistrement 10 048 $

Contacté par le Journal, Gregory Charles nous a énoncé les thèmes abordés dans sa chanson en hommage à Montréal:

- Le baseball

- Le hockey

- Les Olympiques à Montréal

- L’expo 67

- La rivalité avec Québec

L’auteur termine en énonçant une suite de villes et en affirmant qu’«au final, toutes les villes pâlissent devant Montréal»

Gregory Charles aurait-il aimé que la chanson soit rendue publique à tous les Montréalais?

«Je n’ai pas d’opinion là-dessus. Ça va au-delà de mon «pay grade». J’avais une entente avec Montréal, je l’ai livré à la Ville. Mon bout de job est fait. J’ai fait ce que j’ai fait, et j’ai fait la meilleure chose possible, je suis très content de ce que j’ai fait.»

«Je n’écris pas du Nelligan. Je suis juste Gregory Charles. Ce n’est pas une grosse affaire. J’ai écrit une chanson, ç’a été un gros hit [auprès de la Ville]. Après ça, ça va au-delà de nos compétences.»

Gregory Charles

«Aucune justification à ça»

«C’est consternant, il n’y a aucune justification à ça. Je ne suis pas de ceux qui disent qu’une Ville ne doit fournir que les services de base. Mais ça, c’est trop, c’est du gaspillage. Si on retourne dans les fondements juridiques du pouvoir d’une municipalité, j’aimerais bien qu’on me dise s’il est du pouvoir d’une municipalité de se prendre pour sœur Angèle.»

- Florent Michelot, professeur en science politique affaires municipales à l’UQAM

«Ces dépenses posent toujours la question: c’est à l’avantage de qui? De la Ville ou de l’équipe politique? Une ville peut faire des achats pour concevoir sa signature, son marketing, mais j’aurais préféré que ces dépenses soient faites par Tourisme Montréal, et non par la Ville.»

- Danielle Pilette, professeure spécialisée en affaires municipales à l’UQAM

744 bouteilles d’alcool pour 700 invités

Le party privé du maire tenu le 17 mai 2017 a finalement coûté plus de 266 000$ en fonds publics, soit 40 000$ de plus que ce qu'affirmait la Ville.

Grâce à une demande d’accès à l’information et de la patience, Le Journal a pu établir que ce sont exactement 266 322$ qui ont été déboursés pour accueillir les 700 invités.

En février, la Ville s’était contentée d’estimer les coûts de cette soirée à 225 000$. Un porte-parole expliquait qu’il s’agissait de 90% des 250 000 $ prévus pour l’ensemble des activités du 17 mai.

Un examen attentif de toutes les factures révèle que l’administration Coderre a déboursé pour 744 bouteilles de vin ou mousseux, soit l’équivalent d’un peu plus d’une bouteille complète d’alcool pour chaque invité.

Quelques-unes des dépenses

- 288 bouteilles de vin blanc + 288 bouteilles de vin rouge: 9950,40$

- 168 bouteilles de mousseux: 4249,47$

- Location de l’espace de stationnement King Edward au complet: 5748,75$

- Location des salles au Centre des sciences (15 au 17 mai): 16 211,48$

- Service de sécurité: 3757,38$

- Personnel d’accueil, hôtesse et location des robes des hôtesses) : 2535,70$

- Location de 400 verres à bière, 500 verres à eau, 1000 verres à vin, 300 flûtes à champagne, 300 tasses à café, 10 verseurs à café, 4 percolateurs, 300 tasses et soucoupes: 2627,18$

- Service traiteur, menu hors d’œuvres: 59 279,19$

- Trois rouleaux de tapis rouges: 774,68$

- Location de tables, bar, éclairage, canapés, tabouret: 18 335,93$

- Conception d’une ligne du temps pour le 375e anniversaire: 22 995$

- avec Andrea Valeria

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