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Après «SLÄV», «Kanata» annulé

La controverse a raison d'un deuxième spectacle de Robert Lepage

Cédric Bélanger | Le Journal de Montréal

Robert Lepage préférera sans doute oublier l’été 2018 le plus vite possible. Après le retrait dans la controverse de «SLĀV», c’est au tour de sa pièce «Kanata» de passer à la trappe en raison d’accusations d’appropriation culturelle. Plusieurs crient maintenant à la censure.

«Kanata», qui devait prendre l’affiche au Théâtre du Soleil de Paris, en décembre, se présentait comme «une nouvelle lecture de l’histoire du Canada à travers le prisme des rapports entre Blancs et Autochtones».

Or, l’absence d’Autochtones parmi les 34 comédiens de la distribution a soulevé l’indignation de représentants des Premières Nations. Une rencontre afin d’ouvrir un dialogue avec Robert Lepage et sa partenaire française dans l’aventure, Ariane Mnouchkine, n’aura finalement pas été suffisante. Lepage et sa compagnie Ex Machina ont décidé de tirer la plogue quand des financiers ont retiré leurs billes.

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«[La] controverse infiniment complexe et souvent agressive dans laquelle baigne [...] le spectacle touche maintenant des coproducteurs nord-américains qui s’y intéressaient, et dont certains nous annoncent aujourd’hui leur retrait. Sans leur apport financier, il ne nous est pas possible de compléter la création de "Kanata" avec le Théâtre du Soleil», a annoncé la compagnie de Robert Lepage dans un communiqué publié jeudi matin.

Contactée par «Le Journal», Ex Machina a refusé d’identifier les coproducteurs qui ont retiré leur soutien à «Kanata».

Une autre polémique

Pour Robert Lepage, c’est une polémique de plus après celle, au début de juillet, qui a mis à mort le spectacle «SLĀV». Basée sur des chants d’esclaves et mettant en vedette Betty Bonifassi, la production a été prise à partie par des protestataires lui reprochant une présence trop mince d’artistes de race noire au sein de la distribution.

L’artiste de Québec a refusé de donner des entrevues jeudi. Au micro de Radio-Canada, il y a quelques jours, il avait cependant dit qu’il ne s’attendait pas à «affronter une telle colère».

Tout en se disant sensible aux revendications des Autochtones, il avait défendu son travail de créateur. «Il faut que les gens aient le droit d’utiliser les histoires des autres pour parler des leurs», a-t-il soutenu.

«Intolérable»

L’annulation de «Kanata» a provoqué de vives réactions. «Ce recul de la liberté artistique est intolérable», a pesté le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, sur les réseaux sociaux.

Plusieurs artistes se sont insurgés contre cette décision, qu’ils associent à de la censure.

«Ça prend des proportions alarmantes», a dit la directrice artistique du Théâtre du Trident à Québec, Anne-Marie Olivier.

Malgré ces controverses, Robert Lepage ne chômera pas au cours des prochaines semaines puisqu’il signe la mise en scène de l’opéra «La Flûte enchantée», qui sera présenté au Festival d’opéra de Québec et qui prendra ensuite l’affiche au Metropolitan Opera de New York.ENCADRÉCe qu’ils ont dit...«Juste cette saison, j’ai joué Mozart, Scapin et, dans une semaine, je joue Laurel ("Laurel et Hardy"). Je ne suis jamais allé en Autriche, je ne connais que trois accords de guitare, ne suis pas Italien ni Britannique. Le théâtre raconte des histoires.»

- André Robitaille, animateur et comédien: «Alors qu’on tente de faire tomber des murs, des murs se dressent.»

- Louise Latraverse, comédienne et metteuse en scène: «Il va falloir qu’il se passe quelque chose et vite. Museler un artiste comme Robert Lepage, un humaniste de surcroît... c’est plus que honteux.»

- Stéphane E. Roy, acteur et dramaturge: «Nous retournons dans pire que la grande noirceur du temps de Duplessis. Je suis atterré.»

- Claude Fournier, écrivain et cinéaste: «Ratage complet depuis Slav. Vous vouliez le dialogue; je me demande si au contraire les ponts ne sont pas coupés.»

- Patrice Coquereau, comédien: «Je suis certaine que Robert aurait rajusté le tir après sa rencontre avec les différentes nations autochtones. Il connaît plein d’artistes autochtones avec qui il a collaboré. Ce n’est pas quelqu’un qui est indifférent.»

- Anne-Marie Olivier, directrice artiste du théâtre Le Trident: «On avancerait plus vite si on s’avouait qu’il s’agit d’une question identitaire qui a très peu à voir avec la liberté artistique. Régulièrement, des groupes ou individus manifestent ou appellent au boycott d’entreprises, artistiques ou non, sans jamais autant de visibilité/drame.»

- Louis T, humoriste: «On a enlevé à Robert Lepage l’occasion qu’il avait de montrer son empathie pour le genre humain à travers une fable théâtrale. Tristesse et consternation. Leontine Price, une grande chanteuse noire, a chanté les malheurs de madame Butterfly toute sa vie. Elle fut même une des grandes Butterfly de sa génération. Appropriation culturelle? Non. Culture.»

- Michel Tremblay, dramaturge: «Empêcher l’autre de jouer la comédie, c’est empêcher la liberté d’expression la plus élémentaire. Je suis très inquiète.»

- Jocelyne Cazin, animatrice«C’est plus que triste, c’est grave et ne laisse présager rien de bon.»

 

Avec Yves Leclerc

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