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Système d’évaluation «succès-échec»

Les futurs médecins ne seront plus notés

Arnaud Koenig-Soutière | Agence QMI

Plus de trois ans après le suicide de l’une de ses étudiantes, la Faculté de médecine de l’Université Laval ne devrait plus noter ses aspirants médecins à compter de cet automne, notamment dans le but de modérer l’esprit de compétition entre les étudiants.

Les traditionnelles notes chiffrées et lettrées ne seront dorénavant plus révélées aux étudiants qui en sont au stade de la préclinique, soit les deux à trois premières années du doctorat en médecine.

D’abord sous forme de projet pilote, elles feront place au système de notation « succès-échec », qui aide à réduire l’anxiété et à améliorer la collaboration entre les étudiants, selon de nombreuses études.

«[Le “succès-échec”] favorise la culture de la collaboration entre les étudiants et un climat propice aux échanges et à un meilleur apprentissage», affirme Andrée-Anne Stewart, porte-parole de l’UL, qui estime qu’il en va de la «responsabilité sociale» de l’établissement d’enseignement de favoriser un «environnement d’apprentissage sain et sécuritaire».

L’adoption de ce système pour l’ensemble d’une faculté sera «une première» à l’UL et «demeure une exception», souligne Mme Stewart.

Les instances universitaires doivent toujours donner leur approbation, mais le processus «va bon train» et il est prévu que le «succès-échec» soit appliqué dès l’automne, dit-elle.

L’Université de Montréal étendra aussi le «succès-échec» dès cet automne à ses étudiants à la préclinique. L’Université de Sherbrooke était déjà allée de l’avant avec ce changement à l’automne 2017.

Les trois facultés francophones sont ainsi les dernières des 17 facultés de médecine au Canada à délaisser la notation littérale.

Performance

Le suicide d’une étudiante de 23 ans en 2015 avait conduit à un rapport de la coroner Andrée Kronström, qui disait au «Journal de Québec» avoir observé une «apparence» de problème systémique en lien avec la performance.

Mère Anne-Sophie D'Amours

Parmi cinq recommandations, la coroner suggérait notamment de revoir les politiques d’évaluation de stage «afin d’atténuer les sources d’anxiété, de compétition et d’exclusion».

Le «succès-échec» est déjà appliqué à l’externat - soit l’étape des stages -, mais l’évaluation aux trois semaines se déclinent en quatre qualificatifs: «supérieur», «attendu», «limite» ou «insuffisant».

L’UL s’est penchée sur la question, mais n’a pas jugé bon d’y apporter de changement puisque ce système «répondait aux besoins d’évaluation du programme».

À la préclinique, les évaluations devraient se limiter aux simples termes «succès» et «échec».

«Détourner le problème»

Jessica Rheault, qui a quitté ses études au doctorat en médecine à l’UL après avoir été rongée par l’anxiété et une dépression, estime que l’adoption d’un système «succès-échec» va donner un «coup de pouce» aux étudiants, mais qu’il ne va que «détourner le problème».

«Peu importe que ce soit “succès-échec”, s’ils regardent les stages et le bénévolat [pour les admissions à la résidence], ça va virer en autre chose. Il reste que tu es avec les meilleurs et tu dois te démarquer pour faire la spécialité que tu veux», estime-t-elle.

L’UL a expliqué au «Journal de Québec» une panoplie de mesures pour le «bien-être global et la prévention» qui ont été mises en place depuis «quelques années» ou qui le seront dans les prochains mois, dont des séances de méditation pleine conscience et des ateliers de gestion du stress et de préparation à l’externat.

La santé chez les médecins

1 médecin résident sur 2 présente des symptômes de dépression (1 sur 3 chez les médecins).

14 % des étudiants en médecine ont déjà eu des pensées suicidaires.

37 % des étudiants ressentent des signes d’épuisement au moins une fois par semaine.

Les médecins sont environ deux fois plus susceptibles de se suicider que le reste de la population.

Source: Association médicale de médecine; Fédération des étudiants et des étudiantes en médecine du Canada

«Un pas de géant» pour le bien-être des étudiants

Les associations d’étudiants en médecine se réjouissent que les facultés québécoises soient maintenant toutes passées au «succès-échec», une avancée qui constitue «un pas de géant» pour assurer une meilleure qualité de vie aux futurs médecins, selon le président de la Fédération médicale étudiante du Québec (FMEQ).

Les associations facultaires et provinciales avaient fait du changement du système de notation un cheval de bataille depuis quelques années, tant sous l’aspect du bien-être des étudiants que pour retrouver une équité par rapport à leurs homologues du reste du Canada.

«L’élément qui ressort en premier comme plus grand facteur de stress des étudiants, ce sont les résultats scolaires et les heures consacrées à l’étude», pointe le président de la FMEQ Patrice Levasseur-Fortin, qui se réfère à un sondage mené par la Fédération auquel ont répondu 1245 étudiants québécois en médecine en 2015.

Diminuer l’esprit de compétition

«Ce système de notation va permettre aux étudiants de se concentrer plus sur l’aspect clinique et moins sur leurs résultats scolaires, de se concentrer pour être de meilleurs médecins», juge M. Levasseur-Fortin, qui avance que ce changement va «de beaucoup diminuer» l’esprit de compétition.

La présidente de l’Association des étudiantes et étudiants en médecine de l’Université de Montréal, Catherine Lajoie, estime qu’un tel système va aider à «développer des compétences qui vont au-delà du champ de la performance académique».

Ce changement fait aussi office de «rattrapage», pointe M. Levasseur-Fortin, alors que les étudiants québécois seront dorénavant évalués sur un pied d’égalité avec leurs homologues canadiens, déjà soumis au «succès-échec» lors des applications pour accéder à la résidence.

Intimidation

«Il reste des améliorations à faire» pour améliorer le bien-être étudiant et enrayer le dogme de la performance à tout prix, lance M. Levasseur-Fortin.

«Dans les milieux de stage, il y a toujours des problématiques d’intimidation», dénonce-t-il, soulignant toutefois les «grands efforts» déployés par les universités.

Environ deux étudiants sur cinq rapportent avoir été victimes d’intimidation dans leur milieu de stage, selon un sondage mené en 2015-2016 auprès de la communauté médicale étudiante. De ce nombre, 82 % «n’en parlent pas», déplore le président de la FMEQ, appelant à ce que soit brisée «la culture du silence» dans les hôpitaux.

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