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Après 12 commotions cérébrales, un boxeur forcé d'accrocher ses gants

Affligé par les 12 commotions cérébrales subies cette année, le boxeur Carl Poirier a été forcé d’accrocher ses gants et lance un cri d’alarme pour sensibiliser les pugilistes à oser parler de leurs symptômes avant qu’il ne soit trop tard.

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 « Quand tu as des symptômes, n’accumule pas pour rien. Tu peux avoir des séquelles permanentes et tu t’en rends compte une fois qu’il est trop tard », avertit l’ancien boxeur.

« Les boxeurs ne sont pas informés, ou ils ne veulent pas le dire pour ne pas avoir l’air faibles, parce qu’ils veulent continuer à s’entraîner. Je trouve ça stupide », poursuit Carl Poirier, âgé de 28 ans.

Une « période dépressive »

Après avoir « mangé » plusieurs coups à la tête, le nouveau retraité raconte s’être récemment sorti d’une « période dépressive ».

Il est également aux prises avec de sérieux maux de tête et des sautes d’humeur.

« J’ai vraiment des ups et des downs, alors que ce n’est pas moi. Je ne suis pas pantoute dépressif non plus, je suis un gars ambitieux qui va de l’avant et qui se relève. Les commotions m’ont affecté la tête ben raide », reconnaît l’athlète, qui a livré 85 combats au cours de sa carrière.

C’est après son dernier combat en février dernier, en pleine finale pour les championnats canadiens, qu’il a su qu’il devrait mettre une croix définitive sur sa passion.

« Le premier coup de poing que j’ai reçu, j’ai été sonné direct. Puis, à chaque coup que je recevais, c’était comme un coup de masse. J’ai caché mon jeu et j’ai fait mes trois rounds, mais je voyais double » se remémore-t-il, en parlant du combat « le plus difficile de sa vie ».

« Tout part de l’entraîneur »

Selon des boxeurs olympiques interrogés par Le Journal, la mentalité de l’entraîneur est directement liée à l’attitude du boxeur. « Je crois que beaucoup de coachs ne sont pas au courant des symptômes, ou pour d’autres, t’es simplement un numéro pour faire des galas de boxe », estime Carl Poirier.

«Le jeune qui arrive, qui veut mettre les gants, qui a le goût de taper sur quelqu’un, on ne peut pas lui faire mettre les gants avant de lui montrer les réflexes et les automatismes. Mais, est-ce que c’est tous les coachs qui font ça? Je ne pense pas», affirme pour sa part David Gauthier, ancien boxeur olympique, qui après avoir livré 115 combats, est aujourd’hui entraineur.

Le médecin de l’Équipe nationale, Hugo Hébert abonde dans le même sens.

« Un coach qui a un profil dominant, indirectement, il va imposer à son athlète de ne pas le dire lorsqu’il a mal », déplore-t-il.

C’est d’ailleurs ce qu’a vécu la boxeuse amateur Martine Vallières-Bisson, qui songe elle aussi à la retraite.

« Je ne sais pas les répercussions que ça avoir dans 10 ans. Je veux être assez bien outillée pour arrêter, en pleine possession de mes moyens et pouvoir redonner [en entraînant des boxeurs] », indique-t-elle.

Perdre la vue

Lors d’un combat en 2006, elle se rappelle avoir complètement perdu la vue d’un œil, en plein combat.

« C’était comme si je regardais dans un miroir cassé. J’ai fermé mon œil et j’ai terminé mon round », se remémore la boxeuse, qui ose parler d'évènements publiquement pour la toute première fois.

« J’avais un coach à l’époque qui avait peut-être un style qui laissait à désirer », admet la sportive de 33 ans, qui compte 109 combats à son actif.

Aujourd’hui, elle suit les recommandations des médecins à la lettre.

« C’est con, parce que pourtant, ton meilleur ami c’est toi-même. Si tu veux pratiquer ton sport le plus longtemps possible, tu dois prendre soin de toi et être à l’écoute de ton corps », dit-elle.

La boxe dans une classe à part

La boxe est tellement à «contre-courant» des efforts déployés partout dans le monde pour prévenir les commotions cérébrales, que les athlètes qui la pratiquent sont placés dans une classe à part lorsque vient le temps de les examiner.

C’est ce qu’ont affirmé des experts en entrevue avec Le Journal. À la clinique Cortex, spécialisée dans le traitement de commotions cérébrales au Québec, le thérapeute Philippe Fait soutient que les boxeurs qui visitent son cabinet ne réussissent pas les «tests normaux», en raison des nombreux coups qu’ils ont reçus à la tête.

«Quand ils viennent, même si c’est pour une évaluation et qu’ils n’ont pas de symptômes, il faut faire des tests spéciaux pour eux, puisque leurs résultats [aux tests cognitifs habituels] sont trop bas», indique le thérapeute, précisant que le scénario est le même pour tous les sports de combat.

Problèmes cognitifs et psychologiques

Selon la neuropsychologue Geneviève Boulard, certains boxeurs de haut niveau présentent également des problèmes psychologiques. «Avec le temps, certains deviennent irritables, impulsifs ou impatients. Ils ont moins d’inhibitions», précise-t-elle. Un avis partagé par M. Fait. «C’est directement lié au lobe frontal qui est atteint», explique-t-il.

Protocole encore trop peu connu

Le chemin de la sensibilisation, en ce qui concerne les commotions cérébrales, semble d’ailleurs périlleux à la boxe, puisque le protocole de gestion des commotions cérébrales du gouvernement n’est pas encore «assez connu» des clubs, concède le directeur général de la Fédération québécoise de boxe olympique, Kenneth Piché.

À l’heure actuelle, les entraîneurs doivent suivre une formation «de base» qui ne contient aucune spécification quant aux commotions. «C’est certain que les gens qui ont suivi des cours il y a 10 ou 20 ans auraient besoin d’un rafraîchissement, d’autant plus que la situation a évolué», admet M. Piché. «On s’attend à ce que les fédérations sportives soient vigilantes, mais nous ne sommes pas à l’abri d’événements fâcheux», poursuit-il.