/news/society

Soins de santé en régions éloignées

S'endetter pour se soigner au Québec

Stéphanie Gendron | Journal de Québec

Journal de Montréal

Les Québécois qui habitent en régions éloignées doivent parfois parcourir des centaines de kilomètres et dépenser des milliers de dollars pour être soignés, un fardeau que les gens des grands centres n’ont pas à assumer.

Des malades de régions éloignées se sentent inégaux face à la maladie par rapport aux citoyens des grands centres, même s’ils paient les mêmes taxes et impôts. Certains doivent déménager ou s’endetter pour être soignés.

Ils comprennent que tous les services spécialisés ne peuvent pas être offerts dans toutes les régions.

Mais plusieurs trouvent insultant de recevoir 13 cents du kilomètre de la part du ministère de la Santé, alors que Revenu Québec évalue qu’il en coûtait 50,5 cents du kilomètre (en 2017) aux malades qui n’ont pas accès à des soins médicaux spécialisés dans leurs régions. Un non-sens, selon eux.

«Sans les collectes de fonds organisées par notre entourage, on serait difficilement passés au travers. On [les gens des régions] paie le même montant en impôts. Par contre, on paie deux fois l’accès aux services pour lesquels on cotise aux mêmes taux que les gens des grands centres», dit Véronique Saint-Pierre, dont le fils aujourd’hui décédé du cancer a dû voyager de la Gaspésie vers Québec pour subir des traitements.

Des solutions

Des intervenants et patients rencontrés par Le Journal de Montréal au cours des derniers mois estiment que les solutions sont pourtant simples et peu dispendieuses comparativement au budget total du ministère de la Santé pour 2018-2019, soit 38,5 milliards $. En voici quelques-unes:

-Un meilleur service de transport aérien

-Hausser le taux de 13 cents du kilomètre

-Se servir davantage de la télémédecine

-Améliorer l’accès au Manoir Ronald McDonald

Depuis que la réforme du ministre Gaétan Barrette a fait passer le nombre d’établissements de santé de 182 à 32 en 2015, des régions ont l’impression d’avoir perdu le contrôle des décisions qui les concernent.

La préfète de la MRC de Témiscamingue, Claire Bolduc, se bat auprès de décideurs qui se trouvent à Rouyn-Noranda à plus de 110 km pour obtenir des services de santé.

«La campagne électorale est une occasion en or pour rappeler à tous les partis politiques que la gouvernance locale est garante de résultats. La très grande concentration de toutes les décisions en soins de santé au Québec est la pire décision qui a été prise pour tout le système de santé du Québec», dit Mme Bolduc.

Technologie

«Alors qu’on prétend centraliser pour faire des économies d’échelle, on fait du gaspillage parce qu’on n’est plus capable d’allouer adéquatement les ressources», estime Guillaume Hébert, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques.

Le recours à la technologie est une solution qui permettrait d’éviter des déplacements de centaines de kilomètres pour parfois un rendez-vous de seulement 15 minutes.

Mais l’Association médicale canadienne croit que le Canada a pris du retard par rapport aux pays du G7.

«Notre système de santé tarde à s’adapter à la venue de ces nouvelles technologies. Cela explique peut-être que nous sommes devenus avec le temps moins performants», dit le docteur Laurent Marcoux, président de l’Association médicale canadienne.

- Avec la collaboration d’Amélie St-Yves

Ce que ça coûte au gouvernement

Frais remboursables aux malades devant se déplacer pour recevoir des soins et des services de santé non disponibles dans leur région:

Côte-Nord: 7,6 millions $

Gaspésie: 2,9 millions $

Abitibi-Témiscamingue: 2 millions $

Bas-Saint-Laurent: 1,5 million $

Baie-James: 1 million $

Source: CISSS de chaque région

Ailleurs au pays

Ontario (nord)

0,41$ par kilomètre pour des déplacements de plus de 100 km

De 100 à 550$ en indemnité de logement, si le soin à recevoir est à plus de 200 km de la résidence

Environ 200 000 patients profitent chaque année de ce programme évalué à 54,1 millions $

Colombie-Britannique

Ententes avec les transporteurs permettant aux patients d’avoir des rabais d’environ 30% sur les frais de déplacement par avion, train et traversier

Subvention à l’hébergement pour les familles avec un mineur malade

Manitoba

Le gouvernement assume le transport de patients, notamment avec un programme qui subventionne à 100 % le transport des malades admissibles

*Source: ministères de la Santé des provinces concernées

Ce que Québec paie

Aux malades des régions

L’option la moins chère entre:

Le coût du transport en commun le plus économique

0,13$ du km pour l’usage d’une auto (en les 200 premiers kilomètres pour l’aller-retour)

Et

75$ par nuitée à l’extérieur pour l’ensemble de l’hébergement et des repas. Un autre 20$ s’ajoute pour un accompagnateur si médicalement requis

Il y a plusieurs mesures spécifiques au programme de remboursement. Par exemple, les patients traités pour le cancer n’ont pas à payer les 200 premiers km, en raison de la fréquence des déplacements

Le gouvernement rembourse aussi la totalité des coûts des billets d’avion pour les patients en provenance de certaines régions plus difficiles d’accès par voie terrestre

Aux médecins spécialistes

0,86$ par kilomètre pour l’aller seulement

Distance minimale: 40 kilomètres

Et

115$ l’heure pour le temps de déplacement

Aux infirmières

0,44$ pour les premiers 8000 km de l’année. Ensuite, la prime baisse à 0,395$

Pour les repas:

Déjeuner: 10,40$

Dîner: 14,30$

Souper: 21,55$

Source: ministère de la Santé du Québec

Budget d’une famille

Une mère de famille de Saint-Siméon, en Gaspésie, Véronique Saint-Pierre, a noté les dépenses qu’elle a dû assumer pour accompagner son fils malade à Québec. Félix L’Abbé-Deslauriers a finalement perdu son combat contre le cancer en juin 2017. Elle a accepté de fournir son budget «maladie» pour l’année 2016 au «Journal».

Félix et sa mère Véronique

gracieuseté

 

14 voyages à Québec

17 416 kilomètres

Coût du véhicule: 8621$*

Coût pour les repas: 10 438$

Hébergement: 2465 $

Total des dépenses: 21 524$

Remboursement de Québec: 4869$

Crédit d’impôt: 1358$

Environ 620 km séparent Québec et Saint-Siméon

Total des frais pour les parents: 15 297$

*Calculer pour 49,5 cents du kilomètre, soit le montant reconnu par Revenu Québec en 2016.

Des bénévoles veulent que les choses changent

Dans plusieurs régions du Québec, des comités de citoyens s’organisent pour dénoncer leurs pertes de services de proximité et le fait qu’ils doivent se déplacer loin de chez eux pour avoir accès à des médecins spécialistes.

Ces groupes ont bien l’intention de profiter de la campagne électorale pour se faire entendre.

Cynisme

Dans la région du Témiscamingue, un site internet a été lancé par des citoyens bénévoles pour que les usagers puissent faire part de leurs témoignages de façon anonyme.

«Il nous reste à nous croiser les doigts et espérer que la population sorte de son cynisme et réalise qu’avec des témoignages, on va peut-être faire bouger les choses», croit Paul-Émile Barbeau, porte-parole du Comité citoyens du Témiscamingue.

Dans le Kamouraska, au Bas-Saint-Laurent, l’hôpital de La Pocatière vient de régler son problème de manque d’anesthésistes après des mois de ruptures de services. Mais l’accès aux médecins spécialistes et les impacts de la centralisation se font encore sentir.

Centre de décision

«Avant, il y avait un gestionnaire au Kamouraska pour prendre des décisions. Maintenant, avec la réforme, tout se fait à Rimouski, dit la Dre Marie-Ève Fromentin, porte-parole du comité. Mes soins restent ici au Kamouraska.»

«Avant, notre liste de rappel se faisait ici. On connaissait les infirmières du milieu et on savait qui appeler pour avoir du renfort. Maintenant, tout se fait à Rimouski par des gens qui ne connaissent pas le milieu.»

Les citoyens s’organisent aussi dans la Matapédia. Actuellement, les femmes enceintes doivent aller à Rimouski pour leurs échographies, à plus d’une heure de route.

«On retourne il y a 60 ans, quand il fallait que tu ailles à Rimouski pour l’hôpital. On est tellement loin des décisions qu’on peut se faire dire n’importe quoi», dénonce Michel McNicoll, porte-parole du Comité de santé vigie citoyens matapédiens.

- Avec Amélie St-Yves

De plus en plus de besoins

Le Manoir Ronald McDonald de Québec, qui héberge les parents d’enfants malades de l’extérieur de la ville, aurait besoin de plus de chambres pour répondre à la demande croissante.

«La maladie engendre des coûts énormes que les parents n’ont pas prévus. Ils sont obligés de monter ici à Québec ou à Montréal, donc des coûts énormes de transport», constate Denis Bélanger, qui travaille depuis 30 ans au Manoir de Québec.

Il se souvient d’un parent du Bas-Saint-Laurent qui est resté au Manoir pendant plus d’un an, sans le quitter.

Le Manoir de Québec héberge pour 10$ la nuit les parents d’enfants malades qui habitent à plus de 100 kilomètres. Il affiche cette année un taux d’occupation de 90% et aurait besoin de plus de chambres, puisque la demande augmente.

Vivre en région éloignée avec un enfant malade qui a besoin de soins plus poussés dans un grand centre représente assurément plus d’angoisse, constate pour sa part l’organisme Leucan.

«Ça ajoute du stress. La fatigue, les maux de cœur dans la voiture pour l’enfant et autres. Les gens ont aussi le goût d’être chez eux, même s’ils ont neuf heures de route à faire», constate Nathalie Matte, directrice provinciale au bureau de la région de Québec pour Leucan.

Un répit

À son arrivée au sein de l’organisme, il y a 15 ans, elle a vu des couples de régions éloignées se relayer la semaine et le week-end pour prendre soin chacun leur tour d’un enfant malade et des autres jeunes qui restent à la maison.

«Ce que l’on voit aussi, c’est que l’entourage, comme les grands-parents, ne peut être présent pour donner un répit au parent qui soigne l’enfant atteint provenant de la Gaspésie ou de la Côte-Nord, par exemple, ce qui fait que les gens sont un peu plus isolés», remarque-t-elle également.

Dans la même catégorie