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Les premiers clients sont des connaisseurs

Camille Garnier | Le Journal de Montréal

GEN-OUVERTURE D'UNE BOUTIQUE DE LA SQDC

Sébastien St-Jean / Agence QMI

Les fumeurs quotidiens et les passionnés de pot composaient mercredi le gros des clients dans les succursales de la Société québécoise du cannabis, alors que les simples curieux rebroussaient chemin devant les longues files d’attente.

Devant la succursale de Mirabel, et même après une demi-heure d’attente, Thomas Picard et Alexandre Russell, âgés de 24 et 23 ans ne cachaient pas leur joie.

«Cela fait huit ans qu’on parle que cela devrait être légal. Donc, oui, on l’attendait cette journée-là», expliquait M. Picard, qui travaille comme superviseur de cuisine.

Les deux amis ont profité d’un jour de congé pour effectuer leur premier achat de cannabis légal.

Historique

Pour eux, qui reconnaissent fumer quotidiennement, le moment était historique.

«On sort de l’illégalité franchement, s’enthousiasmait M. Picard, qui explique fumer après le travail pour se détendre. Mon père a 69 ans, et là, il me propose de réessayer ça [le pot], ce qu’il n’a pas fait depuis 35 ans. Je pense vraiment que la culture du cannabis va s’imprégner au Québec grâce à la légalisation.»

Dans le magasin de Mirabel en milieu de journée, les variétés de pot les plus puissantes étaient déjà épuisées.

Il faut dire que, comme MM. Picard et Russell, l’immense majorité des clients venus acheter hier en boutique étaient des consommateurs avertis. Les curieux étaient rares.

«Je pense qu’ils sont peut-être pas venus faire la file pendant trois heures, ils vont attendre la semaine prochaine», expliquait devant la succursale de Saint-Jean-sur-Richelieu, Vincent, un jeune homme de 22 ans.

Du choix

Un étudiant à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke et ses amis étaient surtout venus pour profiter du large choix de marijuana qu’offre la Société québécoise du cannabis (SQDC).

«Je suis content de pouvoir choisir entre Sativa et Indica [deux des trois variétés disponibles en magasin]», commentait Charlie.

Le jeune garçon à la mine studieuse se disait excité d’échapper aux contraintes habituelles du marché noir.

«D’habitude, je prends ce que la personne a. C’est la chance, pis c’est ce que je vais fumer pour deux semaines après», résumait-il.

Un peu plus loin, Christopher Boisclair se réjouissait de ses emplettes du jour. Dans son sac en papier brun, il emportait une vingtaine de grammes des trois variétés disponibles, achetés pour 156 $.

«C’est juste pour essayer les sortes. C’est plus cher [qu’au marché noir], mais si c’est vraiment bon...», indiquait l’homme, sourire aux lèvres.

Clara Peñas, une étudiante espagnole de passage au Québec, avait choisi de vivre cette journée de légalisation avec son amie Sophie Presseault, originaire de Lachute.

«Beaucoup de mes amis espagnols fument du cannabis. Ils me disent que j’ai de la chance d’être ici», s’amusait la jeune fille de 19 ans alors qu’elle attendait de pouvoir pénétrer dans la succursale de Mirabel.

Les retraités Guylaine Robert et Pascal Forget étaient venus hier en curieux à l’ouverture de la succursale de la SQDC de Mirabel. Les deux amis de 60 et 56 ans, consommateurs occasionnels de cannabis, se disent enthousiasmés par la légalisation. «Le cannabis, c’est pas une drogue dure, rappelait Mme Robert. C’est moins nocif que l’alcool selon moi, tu es moins dans les vapes.»

Pour Rachel, le cannabis est avant tout synonyme de soulagement physique. La femme de 55 ans, qui n’a pas souhaité indiquer son nom de famille, était hier à la succursale de Mirabel pour s’en procurer sous forme de pilules. «Je fais de l’artériosclérose. Cela m’aide pour la douleur et l’anxiété.» Rachel ne s’en cache pas, le cannabis l’a aussi aidée à décrocher des drogues dures, il y a 10 ans.

Célébrer

«C’est juste pour célébrer», lance Philippe Levac, qui s’est allumé un joint aussitôt sorti de la succursale du boulevard de L’Acadie, à Montréal. «Pour l’expérience, le service et la qualité, ça ne me dérange pas de payer», dit-il, conquis par cette première visite à la SQDC. Il a acheté du cannabis des trois espèces, soit Sativa, Indica et Hybride. L’homme de 31 ans assure qu’il avait un chauffeur désigné pour rentrer chez lui et qu’il ne travaillait que plus tard en après-midi.

Pas de cachette

Âgé de 25 ans, Jérémie Gaudreault a acheté du cannabis hier matin, mais il comptait attendre à la fin de la journée pour le fumer, soit après son quart de travail comme cuisinier. Consommateur aguerri, il se réjouit de la légalisation. «La seule différence, c’est que je vais peut-être rouler [mon joint] au travail et le porter sur mon oreille dans le métro, plutôt que de devoir aller me cacher chez moi comme un criminel», lance-t-il. Il était accompagné d’un ami, aussi appelé Jérémie, qui va voir ses contenants de fleur séchée à l’extérieur de la boutique, puisque les clients à l’intérieur ne peuvent pas les voir ou les sentir.

Pot réglementé

Marie-Claude Isabelle-Hébert se réjouissait hier d’acheter pour la première fois du cannabis dont elle connaissait la provenance avec certitude. «De savoir que ça vient d’un endroit réglementé, ça me fait plaisir», dit-elle, accompagnée de Jean-Michel Doyle. Elle estime que les 7 grammes qu’elle a payés près de 50 $ lui reviennent un peu plus cher que sur le marché noir cependant. Par contre, elle souligne avoir aimé son expérience et que les employés «savaient de quoi ils parlaient». Âgée de 23 ans, elle assure s’être faite cartée à l’entrée.

Peu de femmes dans les files

Les femmes étaient plus rares hier dans les files d’attente. «C’est toute une expérience que d’acheter son pot à des pushers en cravate du gouvernement», plaisantait à Lévis Marie-Laure, venue acheter de la marijuana «en famille» avec sa mère Annie et sa sœur Catherine.

Les trois femmes ont apprécié le service adapté même aux plus férus de cannabis, mais elles ont remarqué aussi la faible présence féminine dans les boutiques. «Elles sont où les femmes ?», lance en souriant Annie. Est-ce que le stigma autour du cannabis est encore plus fort chez la femme ? «Probablement. Parce que des femmes qui fument, il y en a, je vous le garantis. Je ne comprends pas.»

Des jeunes qui veulent fumer

Des jeunes consommateurs, âgés de 18 à 21 ans, se sont rués mercredi pour acheter du pot et défendre leur «droit» de consommer cette substance face au gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) qui a promis de légiférer rapidement pour hausser l’âge légal à 21 ans. C’est le cas de Zachary Nicol qui, à 18 ans, s’est présenté à 7 h pour être certain d’être le premier client de la succursale de la SQDC située près du Cégep de Sainte-Foy à Québec. Il était accompagné de ses amis Zac et Benjamin. «Ce n’est pas très bien réfléchi, dit-il à propos des intentions de la CAQ. Les gens qui ont l’intention de s’acheter du cannabis vont aller s’en acheter, que ce soit légal ou pas pour eux. Je connaissais des gens avant le 17 octobre qui pouvaient m’en procurer et je vais continuer à aller voir ces gens-là [si la loi change].»