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Mobilisation contre le racisme... derrière des portes closes

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

On apprenait la semaine dernière que c’est au tour d’Ottawa de lancer des consultations sur le racisme. Or voilà, la part du lion de cet exercice se déroulera à huis clos.

D’ailleurs, c’est presque en catimini que le ministre du Patrimoine Pablo Rodriguez a lancé sa «mobilisation contre le racisme» sur le site de son ministère.

Pourquoi donc a-t-on si peur de parler du racisme et de la discrimination au pays ?

Nous avons beau nous réconforter collectivement de vivre dans une société tolérante et inclusive, ce n’est pas une raison pour s’imaginer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Pour une discussion franche

Au bureau du ministre Pablo Rodriguez, on défend le choix de tenir ces consultations à huis clos. On explique que l’on veut avant tout s’assurer que les organismes et intervenants qui viendront témoigner se sentiront à l’aise de parler librement.

On comprend surtout qu’Ottawa a tiré des leçons des dérapages passés.

Rappelez-vous la tentative avortée du gouvernement Couillard de s’aventurer sur ce terrain l’an dernier. Jean-François Lisée était allé jusqu’à accuser le gouvernement de vouloir «faire le procès des Québécois», alors que la CAQ craignait que ça ne se transforme en «dîner de cons».

Surtout qui a oublié la famille Pineault-Caron lors des audiences sur la Charte des valeurs ? Ou encore les dénonciations virulentes sous le couvert de la liberté d’expression lors du débat sur l’islamophobie à Ottawa? Les groupes identitaires de droites en étaient rendus à organiser des manifestations dans les rues.

Il est là le triste constat. Même au Canada, quand on parle de racisme, on n’est pas à l’abri de l’intolérance.

La tête dans le sable?

Disons que le débat est mal parti lorsque le ministre Pablo Rodriguez a dû être rappelé à l’ordre pour avoir affirmé en entrevue au «Globe and Mail» que l’expression «racisme systémique» ne faisait pas partie de son vocabulaire !

Pourtant, toutes les statistiques le prouvent. Même en 2018, même au pays de la tolérance et de l’inclusion, la discrimination systémique n’est pas une invention d’une gauche en mal d’ennemis comme l’ont affirmé certains.

Et soyons clairs, ça n’a rien à voir avec les accommodements raisonnables et la promotion des minorités.

Pourquoi est-ce que les femmes noires gagnent toujours un salaire inférieur à la fois dans le secteur public et privé, et que cet écart salarial n’a pas diminué depuis 1996? Pourquoi est-ce que les enfants autochtones sont surreprésentés au sein de la protection de la jeunesse des différentes provinces ? Pourquoi est-ce que le taux d’incarcération, d’arrestation, de pauvreté des personnes racisées est-il toujours plus élevé que la moyenne?

Il ne s’agit pas ici de dire que nous sommes une société raciste et discriminatoire, mais de reconnaître qu’il existe des barrières à l’égalité souvent invisibles dans le système pénal, dans les méthodes d’embauche, dans le système d’éducation. Voilà ce que sont le racisme et la discrimination systémique.

Y trouver des solutions passe par une analyse minutieuse et complexe, à mille lieues de la culpabilisation.

Briser le silence

On a beau se mettre la tête dans le sable, cette réalité elle existe au Canada. Il faudrait cesser d’avoir peur d’en parler.

D’ailleurs ce n’est pas en évacuant tout débat sur la question sous prétexte qu’il est inconfortable, qu’il se dissipera. Au contraire.

Dans un contexte où ces enjeux enflamment les polémiques et les relents de discours identitaire, on peut comprendre le gouvernement Trudeau d’avoir opté pour la prudence de consultations privées.

Mais s’il veut vraiment un dialogue à travers le pays sur la lutte contre le racisme, il faudra bien qu’il ait le courage d’avoir cette conversation avec l’ensemble des Canadiens.

Le test de sa bonne foi sera surtout de voir s’il résistera à la tentation d’instrumentaliser le débat pour mousser sa vision du multiculturalisme à quelques mois de la prochaine campagne électorale.

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