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«Se pincer le nez» pour voter: le dilemme des démocrates du New Jersey

Agence France-Presse

Il faut parfois oublier ses principes pour barrer la route à Donald Trump: c'est le message des démocrates qui, à la veille des élections américaines, dépensent sans compter pour faire réélire le sénateur du New Jersey Bob Menendez, malgré de graves accusations de corruption.

Les démocrates, qui espèrent sinon remporter, du moins ne pas perdre de terrain au Sénat, actuellement dominé par les républicains avec 51 sièges contre 49, ne peuvent pas se permettre de perdre le siège de Bob Menendez, sénateur depuis 2006 dans un État du New Jersey qui leur est traditionnellement favorable.

Or M. Menendez, 64 ans, est loin d'être le candidat idéal: plusieurs fois soupçonnées de corruption depuis son arrivée au Sénat, il a été en procès fin 2017 pour avoir aidé un ophtalmologue qui lui avait payé de luxueux voyages dans des stations balnéaires.

Grâce à un jury divisé, cet élu aux origines modestes, fier de ses batailles pour l'assurance maladie Obamacare, l'éducation ou l'aide aux enfants autistes, a échappé à une condamnation. Mais il a été formellement réprimandé par le comité d'éthique du Sénat, et obligé de rembourser une partie des cadeaux reçus.

L'effet sur ses électeurs a été glaçant: début octobre, 49 % pensaient qu'il était coupable de malversations graves, et seuls 29 % avaient de lui une opinion favorable, selon l'institut Quinnipiac.

Un adversaire bien nanti

Bien que peu connu, son adversaire, le riche républicain Bob Hugin, ex-patron d'une entreprise pharmaceutique et soutien de Donald Trump de la première heure, n'a pas hésité à dépenser des fortunes — près de 37 millions, selon les dernières estimations —, surtout en spots télévisés attaquant personnellement M. Menendez.

Du coup, même si plusieurs récents sondages donnent ce dernier gagnant — un sondage de Stockton University lui donnait même vendredi une avance de 12 points sur M. Hugin —, les démocrates cachent mal leur nervosité.

Leur chef de file au Sénat, Chuck Schumer, a redirigé près de six millions de dollars vers la campagne de Bob Menendez, selon les médias américains, afin de financer des spots télévisés présentant l'élu controversé comme le seul capable de stopper Donald Trump. Et culpabiliser tous les démocrates qui pourraient être tentés de s'abstenir.

L'autre sénateur du New Jersey, Cory Booker, vedette montante du camp démocrate, a mis ses talents d'orateur au service de son «mentor» fragilisé, enchaînant dimanche cinq rassemblements électoraux avec M. Menendez, notamment à Hoboken, berceau de Frank Sinatra sur les bords de la rivière Hudson, face à Manhattan.

«Nous sommes à un moment de choix, non pas entre la gauche et la droite, mais entre le bien et le mal!», a lancé au micro Cory Booker, tandis qu'on pouvait entendre une poignée de militants républicains, tenus à bonne distance, scander «Menendez est corrompu»!

«Si l'on utilise les postes les plus élevés du pays pour prêcher la haine, s'il y a un type que je veux avoir à mes côtés dans les tranchées, dans le combat pour notre pays (...) c'est Bob Menendez», a affirmé M. Booker, cité parmi les candidats possibles pour la présidentielle de 2020.

«Si vous connaissez quelqu'un qui a un doute, dîtes-lui que voter pour tout autre candidat que Bob Menendez revient à voter pour Donald Trump», a ajouté le maire démocrate de Hoboken, Ravinder Bhalla.

Inquiétudes

Parmi les quelque 400 personnes dans l'assistance, pour l'essentiel de démocrates convaincus, l'inquiétude était palpable quant à l'issue du scrutin.

«Je suis terrifié. Je n'ai jamais eu aussi peur pour mon pays», a indiqué Jonathan Fritz, père d'un garçon de 10 ans et résident de la ville voisine de Union City, sûr de voter pour M. Menendez malgré les accusations de corruption.

«J'ai peur des dictateurs autoritaires», a-t-il ajouté. «Si les démocrates perdent ces élections, il n'y aura plus aucun contre-pouvoir (contre Trump). C'est comme les histoires des années 1930 qu'on étudiait à l'école».

«J'étais un peu inquiète» des accusations de corruption, a reconnu pour sa part Shelby Issersohn, jeune démocrate de 26 ans. «Mais vu nos options aujourd'hui, les choix politiques qu'incarne (M. Menendez) importent beaucoup plus que tous les scandales dont il peut être accusé».

C'est aussi la conclusion du grand journal local, le Star-Ledger, dans un éditorial du 28 octobre intitulé «Ravalez votre fierté et votez Menendez», tandis qu'un éditorialiste du Times of Trenton annonçait: «Je vais me pincer le nez et voter Menendez».

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