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Quand les gilets jaunes tournent en rond

Emmanuelle Latraverse - TVA Nouvelles

Samedi matin. Paris est sur les dents. La voix de Jacques Dutronc enveloppe la place de la Bastille.

Il est cinq heures «Paris s’éveille» résonne comme l’hymne d’une autre époque.

Les ouvriers sont déprimés, les gens se lèvent, ils sont brimés...

Ces paroles font soudainement écho aux revendications de Tom, gilet jaune qui a pour seules armes son haut-parleur portatif et la force de ses convictions.

Cet artisan charpentier de 40 ans, père de deux enfants, en est à son 5e samedi de mobilisation.

La taxe sur le diesel a été le déclencheur: «on ne peut pas faire une transition écologique violente.» Mais maintenant, il en a contre le système, les privilèges, les élites politiques déconnectées...

La main tendue du Président Emmanuel Macron, les 10 milliards d’euros pour soulager la classe moyenne ne lui suffisent pas. 

«Ce n’est rien à côté des milliards en évasion fiscale, en avantages pour les grandes sociétés. Rien. Surtout à côté des milliards d’impôts que nous vole le gouvernement.»

Thomas et Laurent, travailleurs à temps partiel dans une grande entreprise de Compiègne, ne croient pas non plus à l’offre de Macron. Dans leur cas, les heures supplémentaires libres d’impôts ne servent à rien, ils n’en font jamais!

Puis il y a Marie, fonctionnaire. Elle marche contre la réforme de la Justice qui classe les délinquants en silos plutôt que de corriger les inégalités qui nourrissent la criminalité.

Et Jacques, son mari, retraité aisé, qui pense à son petit-fils lycéen qui a affronté les gaz lacrymogènes de la police la semaine précédente.

Et Nicolas, qui en a contre la suspension de la taxe sur le diesel annoncée la semaine dernière, «puisqu’elle finira par remonter en 2020».

Et Paul, qui veut la démission de Macron et un gouvernement populaire.

C’est sans compter cette femme qui réclame un salaire pour les mères au foyer et qui trouve que la France a du sang sur les mains.

Le ras-le-bol, mais encore...

De Bastille à l’Opéra, de Concorde à l’Arc-de-Triomphe, à chaque gilet jaune sa cause, son mécontentement. Chacun, sa solution.

L’un veut plus de pouvoir d’achat, l’autre réclame une nouvelle constitution, et encore l’autre des référendums d’initiative citoyenne pour pouvoir chasser les élus qui déçoivent et donner le pouvoir au peuple de rédiger ses lois. Rien de moins!

Les gilets jaunes refusent de s’organiser formellement. Ils craignent d’être récupérés par les syndicats, la droite ou d’autres acteurs de ce système qu’ils rejettent.

Ils préfèrent la liberté, la force de l’électrochoc qu’ils ont donné à la société. Mais leur manque de cohérence pose de gros risques.

En effet, plus facile de scander «Macron démission!» que d’articuler un programme réaliste, de s’entendre sur des revendications prioritaires et accepter les compromis.

Plus facile de bloquer des ronds-points et brûler du vieux bois, que de faire du porte-à-porte et organiser des assemblées publiques.

Pas surprenant que le mouvement montre des signes d’essoufflement. 

De nouveau marginalisés?

Ces hommes et ces femmes marginalisés, ignorés, instrumentalisés depuis si longtemps par la classe politique n’ont pas envie de lâcher le morceau. Ils craignent de perdre le peu de pouvoir qu’ils ont arraché à user les ronds-points du pays et les grandes artères de la capitale.

Leur problème c’est que le gouvernement négocie une sortie de crise. Il a consenti une vaste consultation populaire qui semble apaiser les modérés.

De la place de l’Opéra, aux Champs Élysées, ils étaient un peu plus de 2 000 à porter le flambeau de leur révolte populaire samedi, loin des 10 000 de la semaine précédente.

Les gilets jaunes ont cessé de terroriser la capitale.

Voilà pourquoi pendant que les manifestants dénonçaient les inégalités, les Parisiens ont repris leurs emplettes de Noël en admirant l’opulence des magnifiques vitrines des Galeries Lafayette. 

Les pâtisseries, les boulangeries, les cafés ont accueilli leurs clients à bras ouverts.

À Paris, la vie a repris ses droits sur la colère des provinces.

L’une des porte-parole du mouvement a peut-être vu juste lorsqu’elle a affirmé : «on ne va pas rester indéfiniment sur des ronds-points, car on finit par tourner en rond». 

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