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Les aînés prennent trop de pilules... pour rien

Amélie St-Yves | Agence QMI

Une étude démontre que les aînés pourraient réduire le nombre de médicaments qu’ils consomment si les pharmaciens proposaient d’arrêter certains types de comprimés. 

La gériatre et chercheuse à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, Cara Tannenbaum, vient de publier les premiers résultats de son étude D-Prescribe. Elle conclut que les pharmaciens peuvent contribuer à réduire les médicaments chez les aînés. 

Pendant six mois, 34 pharmacies de plusieurs régions du Québec ont amorcé une discussion avec des patients âgés qui consommaient certains types de médicaments depuis des années. 

La décision de cesser de prendre le médicament était par la suite approuvée par un médecin. 

 

La gériatre Cara Tannenbaum, ici à la pharmacie de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, vient de publier une étude éclairante.

Courtoisie, André Gamache

La gériatre Cara Tannenbaum, ici à la pharmacie de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, vient de publier une étude éclairante.

 

Payé à la pilule 

Les résultats sont spectaculaires. Sur le premier groupe de 248 participants, 106 ont pu arrêter au moins un médicament parmi les calmants (sédatifs-hypnotiques), les anti-inflammatoires (sauf la cortisone), le glyburide, ou les antihistaminiques de première génération. 

Dans 35 autres pharmacies étudiées, les pharmaciens ne suggéraient rien aux patients qui ont continué à prendre les médicaments. 

Parce qu’ils sont payés à la prescription, les pharmaciens n’ont pas intérêt à encourager leurs patients à cesser des médicaments. Certains types de produits peuvent pourtant avoir des effets secondaires importants s’ils sont pris sur une longue période. 

«Cela devient une barrière économique. Ça pourrait être mieux si les pharmaciens étaient payés par patient, ou pour les bons soins pharmaceutiques», dit la Dre Tannenbaum. 

Fatigue 

Pendant l’étude, Lucien Ledoux, 76 ans de Mascouche, a pu arrêter de consommer des calmants après des années à en prendre chaque jour. 

Quand il a arrêté, il a commencé à faire des marches. Selon sa conjointe Lise Ledoux, le fait d’être fatigué physiquement lui a permis de mieux dormir et d’arrêter les médicaments sans trop d’effets secondaires. 

Les produits ciblés par l’étude ne doivent normalement pas être pris à long terme. Pourtant, plusieurs aînés en prennent pendant des années. Ils peuvent provoquer des chutes, des étourdissements, même des saignements dans l’estomac. 

«Ça amène un fardeau assez lourd en taux de complications, en admissions à l’hôpital, en coûts. Mais à travers tout cela, il y a des individus qui ont souffert de ces complications», selon le président de l’Association médicale du Québec, Hugo Viens. 

Une autre étude réalisée par le Réseau canadien pour la déprescription révèle par ailleurs que le gouvernement dépense 75 $ annuellement par aîné pour des médicaments potentiellement inappropriés et qui peuvent être cessés, selon la Dre Tannenbaum. 

Le patient a aussi sa part de responsabilité, estime par ailleurs le Dr Hugo Viens. 

«Une des raisons pour lesquelles c’est difficile de changer, c’est que le médecin doit convaincre le patient que c’est la meilleure chose. S’il ne fait pas ça, le patient va consulter ailleurs pour avoir son médicament», explique-t-il. 

Pharmaciens 

Le président de l’Association des bannières et des chaînes de pharmacies, Denis Roy, croit aussi que la rémunération des pharmaciens doit être modifiée. Les suivis et les révisions de médicaments pourraient par exemple être remboursés. 

L’Association québécoise des pharmaciens propriétaires dit négocier avec Québec pour une modification de la rémunération. 

Cara Tannenbaum rappelle qu’en aucun temps, il ne faut cesser par soi-même la prise d’un médicament, sans avoir consulté son médecin ou son pharmacien. 

Régler le problème des calmants 

Près d’un aîné sur deux dans l’étude D-Prescribe prenait sans en avoir réellement besoin un calmant (terme populaire qui regroupe les somnifères et les médicaments contre l’anxiété, par exemple. Dans l’étude on utilise le terme sédatifs-hypnotiques). 

Pas moins de 63 aînés sur 146 ont pu arrêter ce type de médicaments, sous recommandation de leur pharmacien avec l’accord du médecin. Le programme de sevrage proposé par D-Prescribe s’étend sur 18 semaines, afin qu’il n’y ait pas trop d’effets secondaires. 

Dépendance 

Il est effectivement difficile de sevrer des médicaments pour dormir, qui peuvent provoquer une dépendance physique ou psychologique. 

Plusieurs aînés reprennent les calmants après avoir souffert d’insomnie et d’irritabilité, selon la Dre Cara Tannenbaum. 

Le président de l’Association des bannières et des chaînes de pharmacies, Denis Roy, constate à quel point les aînés peuvent être attachés à leurs somnifères. 

«Certaines personnes vont peut-être laisser tomber leur médicament pour l’hypertension ou pour le diabète au profit de celui qui les aide à dormir. Ce qu’on veut autant que possible, c’est qu’ils trouvent le sommeil de façon organique», dit le pharmacien. 

La prise de calmants à long terme peut pourtant avoir des conséquences importantes sur le corps. Une chute en plein jour peut avoir été provoquée par le somnifère pris la veille au soir. 

«Avec l’âge, nos reins éliminent les médicaments plus lentement, et les somnifères ont tendance à rester dans le gras et à s’accumuler dans le corps», explique la Dre Tannenbaum.