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Survivre au meurtre de sa mère par son père

Michael Nguyen | Agence QMI

Six ans après que son père a assassiné sa mère, une jeune Montréalaise est toujours si traumatisée qu’elle parle de «survie» lorsqu’elle raconte comment elle aborde la vie au quotidien entre le travail, les études et les cauchemars qui continuent de la hanter.    

«Il n’y a pas de mot pour décrire la douleur que je ressens, juste vivre est une épreuve, je n’en peux plus d’être en mode “survie”», explique Dania Nehme, assise dans un café du quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.    

À 23 ans, la jeune femme accumule les petits emplois tout en poursuivant ses études universitaires en administration des affaires. Mais les souvenirs du 5 juillet 2012 sont encore vifs dans sa mémoire, si bien qu’elle doit constamment lutter pour ne pas tout lâcher.    

Ce jour-là, sa mère Catherine de Boucherville annonçait à son père Ahmad Nehme qu’elle le quittait. L’homme était trop contrôlant et après 19 ans de mariage, il était temps de mettre un terme à la relation, lui avait-elle dit.    

En guise de réponse, Nehme a poignardé sa femme à 18 reprises, en présence des enfants dans le logement de LaSalle. Le meurtre est survenu dans la salle de bain de la résidence. Dania Nehme était dans une autre pièce. Elle n’a rien vu, mais elle a tout entendu.    

«Quand c’est arrivé, je priais pour que ce soit un rêve, explique Dania Nehme d’une voix encore émotive. Quand les policiers m’ont annoncé que maman était morte, j’ai réalisé que c’était vrai.»    

Le procès de son père a été éprouvant, raconte Dania Nehme, qui a dû témoigner pour la Couronne. Le jury a finalement déclaré Ahmad Nehme coupable de meurtre au premier degré, si bien qu’il a écopé de la prison à vie, sans possibilité de libération avant 25 ans.    

Il a depuis porté la cause en appel, ce qui est une source de stress pour la jeune femme.    

«J’ai encore peur de lui», conclut-elle.    

Dépression    

Depuis les événements, Dania Nehme tente de garder la tête hors de l’eau, mais elle est la première à reconnaître qu’il s’agit de tout un défi.    

«Quand on perd ses parents, c’est un choc, on plonge dans un univers que personne ne peut comprendre», dit-elle, la voix basse.    

À la suite du drame, Dania Nehme est allée vivre dans la famille montréalaise de sa mère assassinée. Mais l’expérience ne s’est pas avérée concluante.    

«Ils ne m’ont pas donné beaucoup de support, ils disaient qu’à cause de mes traits physiques qui ressemblent à Ahmad Nehme, ils le voyaient en moi», déplore la jeune femme.    

Quant à ses proches du côté de son père, elle n’a jamais pu compter sur eux.    

«C’est triste, surtout parce que j’aime mes cousins qui me manquent, dit-elle. Ça me tue, mais c’est comme ça.»    

Santé financière    

À 19 ans, Dania Nehme a donc dû plonger dans la vie adulte, pratiquement sans personne sur qui compter. Cela lui a posé des difficultés, car avec son père contrôlant, elle n’a jamais eu d’éducation financière.    

Tant qu’elle est aux études, la jeune femme reçoit 500 $ par mois en indemnisation de victime. Elle a aussi des prêts d’études de l’ordre de 1500 $ par an. Pour compenser, elle enchaîne les petits boulots.    

«J’ai déjà eu cinq emplois en même temps, dit-elle. Tout en étudiant et en étant dans une équipe de soccer. Oui, c’est vrai que je travaille fort, mais je n’ai pas le choix.»    

Mais en ajoutant sa dépression et ses crises d’angoisse, Dania Nehme reconnaît que de poursuivre ses études n’est pas simple. Si elle réussit ses cours, ses notes ne sont pas excellentes, avoue-t-elle.    

«C’est difficile à l’école, mais ça me passionne, et certains profs comprennent ma situation, il y en a qui sont très flexibles, dit-elle. Des gens m’ont dit de lâcher l’école, mais si j’arrête, je sais que ce sera trop dur de recommencer, c’est ma mère qui m’a appris ça. Je ne veux pas dépendre de quelqu’un, alors c’est important pour moi d’obtenir un diplôme.»    

Zoothérapie    

Mais tout n’est pas sombre dans la vie de Dania Nehme.    

L’enthousiasme dans sa voix démontre assurément qu’elle refuse catégoriquement de s’apitoyer sur son sort.    

«Quand j’ai des pensées sombres, je pense à mon frère autiste, je me dis que je ne peux pas l’abandonner», explique-t-elle.    

Pour le moment, son petit frère est placé dans une maison d’accueil, mais elle souhaite pouvoir un jour l’accueillir chez elle.    

En attendant, et pour contrer sa dépression, elle s’est procuré un chien.    

«J’ai eu le premier à 19 ans, mais à cause d’un mauvais colocataire, j’ai dû le donner, affirme-t-elle. Ce petit chien, c’était la seule chose qui me permettait de garder le moral.»    

Dania Nehme explique avoir ensuite eu un hérisson nommé Peach. Mais l’animal a eu des ennuis de santé et elle a dû l’euthanasier.    

Elle a maintenant un nouveau chien nommé Luna, qui l’aide à dormir en paix.    

«Il me donne de l’amour inconditionnel, il m’aide à dormir, surtout quand je fais des cauchemars, dit-elle. La zoothérapie, ça aide vraiment.»    

Luna lui apporte également un sentiment de sécurité, puisqu’elle continue de craindre son père. Car même s’il a été condamné à la prison à vie après avoir été déclaré coupable de meurtre au premier degré, elle a peur qu’il envoie quelqu’un s’en prendre à elle.    

«Avec Luna, si quelqu’un vient à la porte, elle se met à aboyer», dit-elle.    

En plus de ses animaux de compagnie, Dania Nehme se réjouit d’avoir pu s’entourer de gens sur qui elle peut compter. Car les souvenirs du meurtre sont encore vifs.    

«Il y a toujours un truc qui me rappelle que maman n’est pas là», déplore-t-elle.    

Mais malgré toutes les épreuves qu’elle a dû traverser, Dania Nehme continue de s’accrocher à ses rêves.    

«J’ai toujours voulu enseigner, conclut-elle. Je tiens à avoir une maîtrise, et trouver un emploi dans mon domaine. Cela me permettra de pouvoir vivre avec mon frère. Mon rêve, c’est de l’avoir près de moi. »