/news/world

Viol présumé d'une Canadienne: la France divisée

Agence QMI et AFP

Le procès des deux policiers parisiens accusés de viol collectif par une Torontoise de 39 ans s’annonce tumultueux. Après quelques jours d’audience, deux versions s’affrontent, et les divergences de souvenirs entre la plaignante et les accusés sont mises de l’avant.     

 « Soit elle, soit eux : dans cette salle, quelqu’un ment. La touriste canadienne ou les deux policiers ? » n’hésitait pas à écrire le quotidien Le Monde il y a quelques jours, alors que les procédures sont suivies avec attention par les médias français.      

 Le procès, ouvert depuis lundi, se déroulera jusqu’au 1er février.      

 La cour entendra une cinquantaine de témoins et d’experts, pour tenter de faire la lumière sur les faits allégués.      

 La victime présumée, Emily Spanton, a déjà livré sa version dans un témoignage émotif rendu devant le tribunal (trois magistrats professionnels et neuf jurés), relatant les souvenirs qu’elle garde de cette soirée très arrosée survenue il y a près de cinq ans, les 22 et 23 avril 2014.      

 Une interprète a dû traduire les propos de l’anglophone qui ne maîtrise pas bien le français.      

 « Pire erreur »  

 « J’ai décidé de sortir faire la fête, de bien m’habiller. C’était la pire erreur de ma vie », a-t-elle laissé tomber lors de l’interrogatoire.      

 La Canadienne raconte qu’elle était en vacances à Paris et qu’elle a voulu sortir dans un pub irlandais.      

 Mme Spanton, à la longue silhouette et aux cheveux courts, a mis un short, des collants, et a opté cette soirée-là pour ses chaussures préférées, des talons hauts, selon ce qu’elle a décrit en réponse à une question de l’avocate de l’un des accusés.     

L’écriteau identifiant le 36, quai des Orfèvres, poste de police parisien où se serait déroulée l’agression, selon la Torontoise.

Photo AFP

L’écriteau identifiant le 36, quai des Orfèvres, poste de police parisien où se serait déroulée l’agression, selon la Torontoise.

  

 Dans le bar se trouvaient des policiers en civil du « 36, quai des Orfèvres », célèbres locaux de la police parisienne.      

 L’alcool aidant, le contact s’est noué rapidement, racontent la plaignante aussi bien que les accusés.      

 Policiers « insistants »  

 « C’était jovial », admet l’Ontarienne.      

 Selon ses dires, l’ambiance était au flirt, et la boisson coulait à flots. « Je l’ai trouvée attirante », déclare Nicolas R, 49 ans.      

 Son coaccusé, Antoine Q., 40 ans, parle, lui, d’une « femme aguichante ». L’identité des policiers est protégée par les médias français en vertu d’un arrêté relatif au respect de l’anonymat de certains policiers et gendarmes.      

 Voilà pourquoi les médias se contentent de rapporter leur prénom et la première lettre de leur nom de famille.      

 Les deux hommes travaillent pour la Brigade de recherche et d’intervention. Antoine Q. depuis 2010 et Nicolas R., depuis 2003.      

 Des témoins et des policiers ont parlé de baisers échangés.      

 « Beaucoup de personnes ont essayé de m’embrasser », affirme Mme Spanton, qui parle de policiers « insistants ».      

 « J’ai tourné la tête » pour éviter les baisers, ajoute-t-elle.      

 « On s’est embrassés, caressés au pub », assure de son côté Nicolas R., qui reconnaît l’avoir draguée pratiquement dès son arrivée.     

 « En sécurité »  

Alors qu’il l’accompagnait pour acheter des cigarettes, Antoine Q. affirme qu’elle l’a embrassé « avec la langue ».      

« C’était agréable », a-t-il reconnu.      

Après minuit, la Torontoise et deux policiers, les accusés Nicolas R. et Antoine Q., se sont rendus au « 36 ».      

À qui revient l’initiative ?      

Pour Nicolas R., c’est d’abord elle qui a demandé une visite.      

Mais selon la Canadienne, les policiers ont proposé de lui faire visiter les locaux de la police judiciaire, où ils travaillaient, en lui expliquant qu’il s’agissait d’un lieu célèbre où des films ont été tournés.      

«Ivre»    

 « J’étais ivre, je savais que je n’étais pas en mesure de retrouver mon hôtel. Je me suis dit qu’au moins, dans un commissariat, je ne pourrais pas boire à nouveau et que je rentrerais une fois sobre, dit Mme Spanton à la cour. Je me suis dit que j’y serais en sécurité. »      

  Elle pensait qu’il y aurait beaucoup de monde dans ce qu’elle appelle un « commissariat », mais le fameux « 36 », quand elle y est arrivée à 0 h 40, était d’après ses dires quasiment vide.      

« Tout se passait bien, je regardais des photos. Les policiers m’ont servi un scotch. Je n’en avais pas vraiment envie, mais j’ai accepté de boire une gorgée par politesse », raconte-t-elle, la voix étranglée par les sanglots.      

 Si tout le monde flirtait ce soir-là au bar, elle n’avait pas l’intention d’aller plus loin, répète-t-elle.      

 Les accusés l’auraient forcée à boire son verre, puis elle se serait retrouvée à genoux.      

 Fellations et pénétrations  

 Fellations et pénétrations vaginales se seraient succédées, selon son témoignage.      

 « Après, je me rappelle que mes genoux étaient écartés... Quelqu’un forçait son pénis dans ma bouche. On m’a retiré mon pantalon, mes sous-vêtements, et, d’un coup, quelqu’un était à l’intérieur de moi », dit-elle difficilement.      

 « Puis, il y a eu quelqu’un d’autre, c’était une sensation différente en moi », ajoute-t-elle.      

 Les policiers reconnaissent une fellation consentie pour l’un et des caresses sexuelles consenties pour l’autre. Mais ils nient tout viol.      

 Ces agents, qui comparaissent libres, encourent vingt ans de prison.      

  Une enquêtrice a dressé un portrait flatteur d’un des accusés en cour vendredi.      

  Antoine Q. est, d’après ses dires, un très bon flic, un compagnon « galant », qui n’est « pas machiste pour un sou » et pour qui la famille est « au centre de tout ».      

  Le policier est appuyé par sa femme, qui, raconte-t-il, n’était pas aux faits du baiser qu’il dit avoir échangé avec Mme Spanton alors qu’ils achetaient des cigarettes. Le couple a un enfant.      

  Sa conjointe n’était pas au courant d’un autre épisode d’infidélité qu’il a eu avec une collègue en 2013, à son bureau.      

« Malheureusement, elle va savoir [maintenant] », a regretté l’homme, qui travaille pour le corps policier depuis 2010.      

Tireur d’élite  

 L’autre accusé, Nicolas R., est divorcé et père de deux enfants.      

« Ses qualités professionnelles font défaut au service », écrivait un supérieur en septembre 2014, alors que Nicolas R. était suspendu en lien avec les allégations.      

Ce tireur d’élite qui a sauvé au moins quatre collègues lors d’une opération « a grandement participé à élever le niveau de cette brigade », selon un de ses anciens chefs à la barre.      

 Près de cinq ans après les faits, Emily Spanton dit ne plus avoir de vie sexuelle. Elle ne travaille plus, vit chez ses parents et sort peu.      

« Je veux affronter publiquement ces hommes. Je veux qu’ils sachent que ça a eu un impact dans ma vie. Je veux pouvoir fermer ce chapitre et aller de l’avant », a-t-elle déclaré.      

Textos et ADN  

Parmi les éléments pesant contre les policiers, il y a un texto : « ça est une touseuse [partouzeuse], dépêche », avait envoyé Nicolas R. à un collègue.      

Photos, vidéos, messages de cette nuit-là ont été effacés.      

 Mais un autre message, cru, a été retrouvé : « Suite à notre petite soirée arrosée, Antoine, gamin et Nico ont monté une gonzesse au “36” pour la fourrer. Sauf qu’elle a déposé plainte pour viol. »      

Les empreintes génétiques des deux accusés ont été retrouvées sur le string de la victime.      

Deux caleçons d’Antoine Q. portent l’ADN de Mme Spanton mélangé à son sperme.      

L’examen médico-judiciaire a révélé notamment une lésion gynécologique traumatique sur le sexe de la victime présumée.