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Des millions détournés par Porter ont échappé à la justice

Éric Yvan Lemay | Le Journal de Montréal

Les millions de dollars détournés par Arthur Porter et sa femme dans le plus grand scandale de corruption de l’histoire moderne du Canada, celui du Centre universitaire de santé McGill, ont échappé aux autorités québécoises.     

Arthur Porter photographié lors du lancement des travaux pour le nouvel hôpital du CUSM en juin 2010.

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Arthur Porter photographié lors du lancement des travaux pour le nouvel hôpital du CUSM en juin 2010.

  

Selon les informations obtenues par notre Bureau d’enquête, le couple a réussi à vendre des propriétés sous le nez des autorités malgré des ordonnances de blocage émises par la justice québécoise. Des millions de dollars ont ainsi échappé au trésor public et ne seront probablement jamais récupérés.      

Pourtant, après l’arrestation d’Arthur Porter et de sa femme Pamela, en 2013, les policiers de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) avaient réussi à retracer plus de 20 M$ sur les 22,5 M$ versés en pots-de-vin par SNC-Lavalin.      

La firme avait versé cette somme pour obtenir le contrat de construction du campus Glen du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) en partenariat public-privé (PPP), un projet de plus de 1,4 milliard $.      

Alors directeur général de l’hôpital, Porter a reçu plus de 10 M$, tout comme son adjoint, Yanai Elbaz. En échange de l’argent, les deux hommes ont influencé le processus d’octroi du contrat en faveur de SNC-Lavalin pour la construction et l’entretien du mégahôpital jusqu’en 2044.      

Porter est mort d’un cancer alors qu’il était en prison au Panama, en 2015, alors qu’Elbaz a été condamné à 39 mois de prison en décembre dernier.      

Vendues avant la saisie  

En 2013, la justice a émis des ordonnances de blocage concernant des propriétés, comptes en banque et actifs aux quatre coins du monde que l’on associait aux pots-de-vin.      

Ces ordonnances visaient à empêcher la vente de ces actifs en attendant une éventuelle saisie des autorités.      

PuIs, lorsqu’elle a plaidé coupable à des accusations de recyclage de produits de la criminalité, en décembre 2014, Pamela Porter a consenti à la saisie d’une série de propriétés aux États-Unis, aux Bahamas et aux îles Saint-Christophe-et-Niévès dans les Caraïbes. Elle reconnaissait alors qu’elles avaient été achetées avec l’argent détourné au CUSM.      

La valeur totale de ces propriétés ainsi que l’argent de deux comptes bancaires totalisaient plus de 5,4 M$.      

Aussi surprenant que cela puisse paraître, certaines de ces propriétés avaient déjà été vendues à ce moment, avons-nous découvert.    

Sa caution confisquée  

Si bien que quatre ans plus tard, nos sources indiquent que la justice québécoise a seulement récupéré environ 300 000 $ appartenant aux Porter. Il s’agit du montant de la caution de 250 000 $ de Pamela Porter et d’un autre 50 000 $ qui se trouvait dans un compte de la Banque Royale.      

Selon nos informations, il serait bien surprenant que l’on revoie un jour la couleur de tout l’argent détourné.      

Interrogé par notre Bureau d’enquête, le porte-parole du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), Jean-Pascal Boucher, n’a pas voulu commenter et nous a référé à Justice Canada, qui doit faire appliquer les jugements à l’étranger.      

« Puisque vos questions traitent d’une demande active d’entraide judiciaire, nous ne pouvons commenter », s’est alors contenté de répondre le responsable des relations médias de Justice Canada, Ian McLoed.      

Ce n’est pas la première fois que la justice québécoise peine à récupérer des fonds envoyés à l’étranger. En décembre, notre Bureau d’enquête révélait que les 4,7 M$ détournés en Chine par un ex-cadre de la Ville de Montréal, il y a 10 ans, n’ont pas été retracés.      

♦ Dans le cas de Yanai Elbaz, le DPCP a obtenu le rapatriement des sommes détournées dans une banque en Suisse après son plaidoyer de culpabilité en décembre. D’après l’UPAC, 4 M$ avaient été transférés dans ce compte au nom de la compagnie Dallano Holdings. Cette société enregistrée au Panama a servi de prête-nom, selon les documents de cour.  

Comptes gelés  

Les ordonnances de blocage visaient aussi trois comptes détenus par les Porter aux États-Unis. Les autorités avaient aussi gelé les actifs d’un compte lié à la Winton Equity, une entreprise familiale basée à la Sierra Leone, en Afrique, ainsi qu’un compte de Griffon, compagnie basée au Canada. Ces comptes n’ont toutefois pas fait l’objet d’une confiscation lors du plaidoyer de culpabilité de Pamela Porter en 2014.     

Ses filles se battent pour garder leurs maisons  

Deux des filles d’Arthur Porter contestent l’ordonnance de confiscation obtenue contre leurs propriétés aux États-Unis.      

Fiona et Gemma Porter ont entrepris des recours dans les derniers mois pour contester la confiscation de leurs maisons situées à Clearwater, en Floride, et à Brighton, au Michigan.      

Leur mère, Pamela Porter, avait consenti à la confiscation des propriétés lors de son plaidoyer de culpabilité en décembre 2014. Il avait alors été établi que c’est grâce à des prêts d’Arthur Porter que les deux jeunes femmes avaient pu payer une bonne partie de leurs maisons. L’argent provenait des pots-de-vin versés dans le dossier du CUSM.      

Quatre ans de délai  

Il a fallu quatre ans aux autorités canadiennes pour demander aux Américains de saisir les résidences et les revendre au profit du Canada.      

Les deux maisons, plutôt modestes, sont évaluées respectivement à 130 000 et 250 000 $.      

Les filles Porter contestent la saisie en invoquant notamment les longs délais. Elles estiment aussi que leur mère n’avait pas le droit de concéder la saisie de leurs propriétés, car elle n’en était pas propriétaire.      

La justice canadienne allègue que Porter a renoncé à ses parts dans les demeures de ses filles après son arrestation pour éviter la saisie des résidences.      

Fiona et Gemma Porter rétorquent que c’était plutôt en raison du diagnostic de cancer incurable reçu quelques mois plus tôt par leur père.      

Le dossier doit revenir en cour devant la justice américaine au cours des prochains jours. Les filles Porter se sont adressées à la justice québécoise à la fin de l’année dernière pour déposer une requête contestant la confiscation de leurs maisons.     

Des maisons de luxe vendues sous le nez des autorités  

La clinique du Dr Porter      

  

Photo courtoisie

Le centre du cancer ouvert par le Dr Porter à Nassau, aux Bahamas, a été vendu pour 1,49 million $ en avril 2014, selon le site web de Sotheby’s International des Bahamas.      

La transaction a eu lieu alors que la propriété était visée par une ordonnance de blocage émise en juillet 2013.      

Selon la preuve déposée contre Pamela Porter, la bâtisse avait été achetée par une compagnie dirigée par Arthur Porter en novembre 2011, quelques semaines avant sa démission du CUSM. Au total, 1,1 M$ provenant des pots-de-vin ont été utilisés pour l’acquisition.      

Le magnifique jardin dans les Caraïbes      

  

Photo courtoisie

En novembre 2011, Arthur et Pamela Porter ont acquis cette résidence entourée d’un magnifique jardin sur l’île de Niévès, dans les Caraïbes, pour 560 000 $. Le mois suivant, ils ont acheté une parcelle de terre adjacente.      

La propriété a été revendue 595 000 $ même si une ordonnance de blocage a été émise par les autorités québécoises. Selon la preuve déposée en cour, un montant de 60 000 $ provenant du CUSM a été investi dans cette propriété.      

Le nid douillet des Bahamas      

  

Photo courtoisie

Située dans une communauté fermée, c’est la résidence habitée par Arthur Porter et sa femme lorsqu’ils séjournaient aux Bahamas. Porter y a déménagé après sa démission du CUSM.      

Acquise pour 1,3 M$ en 2010, elle a été revendue 3,75 M$ en juillet 2014, selon le site internet de Sotheby’s International des Bahamas. Elle était alors sous le coup d’une ordonnance de blocage depuis un an, ce qui ne semble pas avoir empêché sa vente.      

Curieusement, même si la résidence avait été vendue, Pamela Porter a accepté qu’elle soit confisquée lorsqu’elle a plaidé coupable, en décembre 2014.      

Deux autres propriétés au soleil      

Deux autres propriétés des Porter devaient être confisquées par les autorités après le plaidoyer de culpabilité de Pamela Porter.     

Photo courtoisie

  

Une résidence baptisée Lookout Point, à Nassau, avait été acquise en 2007 avant d’être transférée à un prête-nom. Aucune information n’a filtré sur ce qu’il est advenu de cette résidence évaluée à 800 000 $.     

Photo courtoisie

  

On est également sans nouvelles d’une autre villa acquise par les Porter à Frigate Bay, sur les îles de Saint-Christophe-et-Niévès. C’est Pamela Porter qui a négocié son achat au montant de 590 000 $ US, en mars 2011. Elle a également autorisé le versement de 20 000 $ pour des meubles et autres fournitures.