/news/law

«Chaque jour» est un enfer, témoigne la veuve d'une victime de l'attentat de la mosquée

Arnaud Koenig-Soutière | Le Journal de Québec

DIDIER DEBUSSCHERE/JOURNAL DE QU

Deux ans après l’attentat à la grande mosquée de Québec, la veuve d’une victime de la tuerie et ses deux enfants peinent encore à trouver le sommeil et appréhendent avec angoisse la commémoration des tragiques événements, qui aura lieu dans quelques jours.   

 C’est « chaque jour » et non seulement le 29 janvier que la veuve d’Aboubaker Thabti, Khadija Thabti, et ses deux enfants, Mohamed, 13 ans, et Meriem, 5 ans, se rappellent le drame de la grande mosquée.   

 Pour celle qui a alors perdu son mari, souligner les deux ans de la tuerie est un mal obligé.   

• À lire aussi: Le CCIQ demande à Québec d’en faire plus dans le contrôle des armes à feu 

• À lire aussi: Bissonnette fixé sur son sort le 8 février prochain 

 Elle ne sort plus seule  

 Depuis que son conjoint a péri sous les balles du tireur Alexandre Bissonnette, la mère de famille vit un véritable enfer.   

 « Je ne sors plus seule, confie Mme Thabti, en entrevue avec Le Journal. La nuit, je vérifie les portes et les fenêtres. Je fais toujours des cauchemars. »   

 « J’ai peur quand je vois des jeunes personnes de dos », ajoute-t-elle.   

La veuve d’Aboubaker Thabti, Khadija Thabti, était bien émotive lors de sa rencontre avec <i>Le Journal</i>.

Photo Didier Debusschère

La veuve d’Aboubaker Thabti, Khadija Thabti, était bien émotive lors de sa rencontre avec Le Journal.

 Ses deux enfants vivent eux aussi encore des séquelles des événements.   

 « Sa petite fille a toujours peur de perdre sa maman », raconte Maroua Landari, une amie qui épaule la famille depuis les premiers instants qui ont suivi le drame.   

 « Si sa mère sort et est en retard, elle a peur que sa maman ne rentre pas », ajoute la dame.   

 Des images en direct  

 Lorsque Khadija Thabti repense à l’attentat du 29 janvier 2017, qui a fait six morts et laissé six veuves et 17 orphelins, elle est rapidement envahie par l’émotion.   

 Ce soir-là, son mari, un pharmacien de 44 ans, était parti de la résidence familiale vers 18 h 30 pour aller prier à la mosquée du chemin Sainte-Foy, avant de ramasser une pizza pour le souper.   

 C’est l’inquiétant coup de fil d’une amie qui l’a prévenue qu’un tireur avait débarqué dans le lieu de culte pour y commettre l’irréparable.   

 Mme Thabti a rapidement été happée par la réalité en visionnant des images en direct de la tragédie sur les réseaux sociaux.   

 « Il y avait des vidéos où on voyait des ambulanciers prendre des blessés. J’étais sous le choc », raconte la veuve. «Jusqu’à 2 h du matin, ma fille me demandait “Il est où papa ? Il est où ?” », se souvient Maroua Landari.   

 Accompagnée de son garçon et de son amie, Mme Thabti a passé cette nuit d’horreur à chercher désespérément le père de ses enfants, en se rendant à la mosquée, cernée de policiers et d’ambulances, puis en faisant le tour de tous les hôpitaux de la ville de Québec.   

 Elle apprendra le décès de son époux à 14 h, le lendemain de la tuerie.   

 Même si la commémoration des événements ravive ces douloureux souvenirs, elle constitue néanmoins un mal nécessaire, estime Charaf Amhaouch, qui accompagne les familles des victimes en prévision de la date fatidique.   

 « Pour le bien de la société québécoise, pour qu’on avance et qu’on ne revive plus ça, on a le devoir de se rappeler ce qui s’est passé, dit-il. Mais je ne pense pas qu’on ait besoin du 29 janvier pour se rappeler [de] la perte », ajoute-t-il.   

«Une honte de traiter les victimes comme ça!»   

 Huit familles, y compris les Thabti, se battent toujours devant les tribunaux pour être reconnues comme des victimes au sens de la loi, un état de fait « odieux », selon leur avocat et ex-ministre québécois de la Justice, Marc Bellemare.   

 Dans les jours suivant l’attentat à la grande mosquée de Québec, la classe politique jurait que les familles des victimes et la communauté musulmane seraient épaulées pour traverser cette rude épreuve.   

 Depuis l’assassinat d’Aboubaker Thabti, sa veuve et ses deux enfants ont toutefois essuyé deux refus dans leur tentative d’être reconnus comme des victimes par le programme d’indemnisation aux victimes d’actes criminels (IVAC).   

 Me Marc Bellemare, qui assiste huit familles en quête de justice devant l’administration publique, dénonce le fait que le précédent gouvernement québécois a failli à ses promesses.   

 « Bullshit, laisse tomber le juriste. C’est une honte nationale de traiter des victimes comme ça. [...] Je vois encore Couillard et Coiteux, la main sur le cœur, dire qu’ils allaient les supporter. Mais c’est quoi, le support ? Ce n’est pas l’assurance maladie et le système d’éducation. Le support, c’est l’IVAC. »   

Conséquences  

 Le statut de victime permettrait notamment aux Thabti d’obtenir des indemnités plus généreuses, mais « surtout » des soins psychologiques récurrents, précise l’avocat. L’audience devant le tribunal se tiendra le 29 janvier, une coïncidence qui a force de symbole puisque cette date marquera les deux ans du drame.   

 « Ce qui me scandalise, c’est que l’IVAC oblige des femmes, des enfants démolis par un incident criminel, à prendre des procédures, un avocat, à contester et vivre de longs délais pendant lesquels la souffrance s’accroît du fait de la négation du statut. Aucune reconnaissance, aucune aide, aucune assistance. [...] C’est odieux », s’indigne l’ex-ministre.   

 « Un coup de téléphone »   

 Si le précédent gouvernement libéral n’a pas su honorer sa parole, la nouvelle ministre de la Justice, Sonia LeBel, aurait le « beau jeu » de rectifier le tir « immédiatement », lance Me Bellemare.   

 « Elle peut régler ça avec un coup de téléphone », pense l’avocat.   

 Me Bellemare presse par ailleurs toute victime collatérale de rapidement entamer les démarches pour toucher les indemnités auxquelles elle a droit, avant la fin du délai imparti de deux ans suivant les faits.   

 « Il y en a probablement une vingtaine ou plus, estime-t-il. S’il y a des gens qui ont un rapprochement parental ou émotif, ils peuvent se qualifier comme victime. »   

Portrait des six victimes   

 Azzedine Soufiane, 57 ans  

Photo courtoisie

   

  •  Originaire du Maroc   
  •  Père de trois enfants   
  •  Propriétaire d’une épicerie de Sainte-Foy      

 Khaled Belkacemi, 60 ans  

Photo courtoisie

   

  •  Originaire d’Algérie   
  •  Père de deux enfants   
  •  Professeur de sciences à l’Université Laval      

 Aboubaker Thabti, 44 ans  

Photo courtoisie

   

  •  Originaire de Tunisie   
  •  Père de deux enfants   
  •  Journalier chez Exceldor et pharmacien de formation      

 Abdelkrim Hassane, 41 ans  

Photo courtoisie

   

  •  Originaire d’Algérie   
  •  Père de trois enfants   
  •  Informaticien au gouvernement du Québec      

 Mamadou Tanou Barry, 42 ans  

Photo courtoisie

   

  •  Originaire de Guinée   
  •  Père de trois enfants   
  •  Technicien comptable      

 Ibrahima Barry, 39 ans  

Photo courtoisie

   

  •  Originaire de Guinée   
  •  Père de quatre enfants   
  •  Informaticien à Revenu Québec       

 Une décision bientôt  

Photo d'archives, Facebook

 ► 8 février  

 Date prévue de la décision du juge François Huot dans le procès d’Alexandre Bissonnette   

 ► 25 ans ou 150 ans  

 Bissonnette pourrait être condamné à 150 ans de prison si le juge décide de cumuler les six peines pour meurtre.