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«Il faut continuer à se battre»

Dominique Lelièvre | Agence QMI

Michel Juneau a tenu à livrer un dernier message depuis sa chambre d’hôpital, hier, avant de se laisser mourir en refusant ses traitements.

Didier Debusschère

Michel Juneau a tenu à livrer un dernier message depuis sa chambre d’hôpital, hier, avant de se laisser mourir en refusant ses traitements.

Un homme de Lévis dont la vie était empoisonnée depuis des années par une sévère maladie professionnelle aux poumons a tenu à lancer un dernier cri du cœur, hier, avant de se laisser mourir sous sédation à l’hôpital.

«Le message que je veux passer, c’est de ne pas lâcher, de vous battre [pour vos droits]», a voulu transmettre Michel Juneau, quelques heures avant de décéder, à toutes les personnes qui ont contracté comme lui une maladie en travaillant. «Il faut continuer à se battre», a-t-il ajouté.

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«Le Journal» vous avait présenté, il y a un an, l’histoire de cet homme de 57 ans à qui la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) avait refusé de verser des prestations, même s’il a été exposé à des vapeurs acides quand il travaillait pour plusieurs entreprises en nettoyage industriel dans les années 80 et 90.

M. Juneau, atteint d’une maladie pulmonaire obstructive chronique sévère, avait ensuite mené une coûteuse bataille devant le Tribunal administratif du travail qui lui a donné gain de cause en janvier 2018, ce qui lui a permis de toucher quelque 300 000 $ en indemnités de salaire et de séquelles.

Serein

Malheureusement, son état de santé s’est encore détérioré depuis ce moment. Constamment branché à une bouteille d’oxygène, très faible, il considérait ne plus avoir de qualité de vie. À l’hôpital, il y a quelques jours, il a exprimé son désir de ne plus recevoir de traitement en sachant que cela le mènerait à la mort à court terme.

«Je me sens serein. Je suis tanné de souffrir», a confié M. Juneau depuis sa chambre d’hôpital à Lévis, seulement quelques heures avant d’être placé dans un profond sommeil, sous sédation palliative continue.

Cette procédure, différente de l’aide médicale à mourir, sert à soulager la douleur des patients qui ont moins de deux semaines à vivre. Elle ne comporte pas d’injection pour donner la mort.

Michel Juneau a vécu ses derniers moments de conscience, entouré de ses proches. Il s’est finalement éteint en après-midi, hier. «Je l’ai tellement vu souffrir que je l’accepte», a dit sa mère Denise Juneau en étouffant un sanglot.

Pendant 11 ans

Son fils a été exposé pendant 11 ans, jusqu’en 1993, à des contaminants nocifs en nettoyant des espaces clos comme des réservoirs d’acide ou des cales de bateau avec un jet d’eau à haute pression.

Malade depuis au moins 2008, ce n’est qu’en 2016, en consultant un docteur, qu’il a compris que son ancien travail pourrait être en cause. Il a contacté la CNESST qui a évoqué notamment son passé de fumeur et les années écoulées depuis l’emploi problématique pour refuser sa demande.

Mais, début 2018, le juge Paul Champagne a tranché que même si Michel Juneau a été un fumeur, «on peut raisonnablement en conclure que son travail comme nettoyeur à jet a été un facteur dominant de sa maladie».

L’homme affirme avoir eu d’autres démêlés avec la CNESST depuis, notamment au sujet du montant de son indemnité de remplacement du revenu. On lui a aussi refusé une aide pour l’achat d’un quadriporteur. Il n’a pas été possible de faire réagir la CNESST, hier.

Un décès qui aurait pu être évité, selon Bellemare

L’avocat Marc Bellemare, qui a accompagné Michel Juneau dans ses démarches, déplore le fait que le décès de son client était évitable.

«Je le comprends d’avoir pris cette décision-là, parce qu’il est tellement souffrant. Il n’a plus aucune qualité de vie et c’est irréversible», se désole Me Bellemare.

«En même temps, je me dis que c’est un décès qui aurait pu être évité. [...] C’est d’abord causé par une maladie pulmonaire qui est en relation avec des quantités gigantesques de contaminants qu’il a absorbées dans sa vie, par la négligence d’un paquet d’employeurs», pointe-t-il.

Les problèmes de santé de M. Juneau ont commencé il y a de cela plus de 25 ans, alors que les normes de sécurité au travail n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui.

127 décès en 2016

Pourtant, l’avocat continue de voir passer à son bureau des victimes de maladies professionnelles. Il conseille de ne «pas attendre pour dénoncer».

«Il y a beaucoup de travailleurs qui se disent : “Je suis jeune, ça va passer.” Sauf qu’il faut avoir le temps aussi de son vivant de mener ces combats-là», observe-t-il.

Malgré l’évolution des pratiques, 127 personnes sont décédées des suites d’une maladie professionnelle au Québec en 2016, montrent les statistiques annuelles de la CNESST.

«C’est sûr que les méthodes changent, mais on va peut-être assister à l’avenir à d’autres types de maladies aussi, en relation avec les nouvelles technologiques, les ondes, les maladies au niveau oculaire, cérébral [...]. Il y a beaucoup d’inconnu, mais je pense qu’on va toujours avoir des cas de maladies en relation avec le travail.»