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La mission ratée d'un jeune tueur à gages

Éric Thibault | Journal de Montréal

Atteint d’une balle à la tête, le trafiquant lié aux Hells s’était effondré sur le terre-plein central de la Cornwall Road, à Oakville, le 4 août 2017.

courtoisie Graham Paine, Metroland

Atteint d’une balle à la tête, le trafiquant lié aux Hells s’était effondré sur le terre-plein central de la Cornwall Road, à Oakville, le 4 août 2017.

Les tueurs à gages professionnels ne perdent jamais leur sang-froid et ils improvisent rarement. Ce fut tout le contraire pour un jeune Montréalais et ses complices lors d’une mission commandée en Ontario, où ils devaient éliminer un proche des Hells Angels. Voici pourquoi Marley Dorphelus, 21 ans, a été condamné à 16 ans de pénitencier le mois dernier.

Matthew Rodgers avait quitté sa résidence tôt le matin, sans réveiller sa conjointe enceinte de cinq mois.

Le 4 août 2017, l’Ontarien de 35 ans est parti au volant de sa Mercedes noire, avec sa montre Rolex au poignet gauche et plus de 5000 $ en billets de 50 $ et de 100 $ dans les poches de ses pantalons de style camouflage.

Le gaillard de 6 pi et de 240 lb a immobilisé sa luxueuse berline dans le stationnement d’un petit complexe commercial, sur la Cornwall Road, à Oakville, située à une heure de route à l’ouest de Toronto.

À 8 h 55, il est entré au restaurant Sunset Grill, où les employés avaient l’habitude de le voir régulièrement en compagnie d’un autre colosse musclé.

En rentrant, Rodgers a prévenu le personnel qu’il attendait quelqu’un. Il a commandé un jus d’orange.

Mais au bout de 25 minutes à pitonner sur son cellulaire, il s’est levé, a laissé 10 $ sur la table et a quitté les lieux en disant à un serveur que son « ami » (« my buddy ») ne viendrait pas.

Dehors, dans le stationnement, deux hommes habillés en noir l’attendaient.

Tiré en pleine tête

Ils portaient des chandails à capuchon de type kangourou et des bandanas bleus autour du front, à la manière de membres de gangs de rue.

Selon ce que des témoins ont relaté à la police régionale d’Halton, ils se sont approchés de Rodgers, qui est devenu « agité ». Une bousculade s’ensuivit.

L’un des deux hommes, noir, a sorti une arme de poing qui semblait munie d’un silencieux à l’extrémité du canon. Rodgers leur a tourné le dos et a couru vers le boulevard.

Il est tombé dans une haie non loin de la chaussée lorsqu’une première balle l’a atteint sous le genou gauche.

Rodgers s’est relevé et a franchi la chaussée. Mais les témoins l’ont ensuite vu s’effondrer sur le terre-plein gazonné entre les voies opposées du boulevard.

Un projectile de fort calibre venait de lui transpercer le crâne, lui enlevant au passage la casquette des Blue Jays qu’il avait sur la tête.

Abandonné et paniqué

C’est à ce moment-là que tout s’est mis à dérailler pour Marley Dorphelus, l’un des deux tireurs.

Pendant que Rodgers se faisait tirer dessus, le « chauffeur » des tireurs s’est approché des lieux au volant d’une camionnette noire Dodge Ram immatriculée au Québec.

Le trio avait préalablement dérobé le véhicule de fuite à un travailleur de la construction domicilié à LaSalle, un arrondissement de Montréal.

Le deuxième tireur a couru vers la camionnette et a sauté à bord. Le conducteur complice a aussitôt filé, laissant Dorphelus derrière, seul et paniqué.

« Il était là, près de la victime étendue au sol. Il l’a regardée, puis il s’est mis à regarder nerveusement tout autour de lui. Il avait l’air perdu », a déclaré à la police un automobiliste témoin de cette scène affolante.

Dorphelus est parti à courir, fuyant en direction nord, sans avoir pu préparer un « chemin de fuite » au préalable, comme les tueurs à gages en ont l’habitude. Tous les policiers alors en service à Oakville ont vite été alertés.

Maîtrisé par une agente

Moins de 15 minutes plus tard, l’agente Sarah McCullagh l’a rattrapé alors que le fuyard de 5 pi et 8 po grimpait sur une clôture.

La policière l’a immobilisé au sol, parvenant à désarmer le suspect, qui avait caché son pistolet semi-automatique Heckler & Koch dans l’une de ses chaussettes.

« Sans même utiliser de menottes, elle l’a neutralisé en lui tenant les poignets jusqu’à l’arrivée de ses collègues en renfort », a relaté le juge David Harris au moment où il a condamné le Montréalais, le 23 janvier dernier.

Une fois menotté, Dorphelus n’a pas été conduit au poste de police, mais plutôt à l’hôpital, parce que son rythme cardiaque était dangereusement élevé.

Le jeune homme n’avait aucune pièce d’identité sur lui et demeurait silencieux. Finalement, après avoir parlé à son avocat, il a décliné son nom aux enquêteurs et leur a mentionné qu’il habitait à Montréal. C’est tout ce qu’ils ont pu lui faire dire.

Des preuves dans les poches

Mais tout ce que les policiers avaient besoin de savoir se trouvait dans les poches de ses jeans noirs.

Dans celle de gauche, il y avait une feuille de papier sur laquelle était imprimée une photo montrant Matthew Rodgers en train de se prendre en selfie.

Celle de droite contenait le modèle de Mercedes que la victime conduisait, son numéro de plaque, ainsi que le nom du restaurant où Rodgers avait été attiré dans ce guet-apens sous le prétexte d’un rendez-vous d’affaires.

Le chargeur de l’arme de calibre .45 de Dorphelus, d’une capacité de 10 projectiles, était vide. Seulement trois douilles compatibles avec son arme ont été récupérées sur la scène du crime.

Des preuves dans les poches

Matthew Rodgers n’a jamais repris connaissance. Mais il est toujours hospitalisé et maintenu en vie dans un état neuro-végétatif, dont il n’émergera probablement jamais, a rappelé le juge.

Le morceau de projectile que les médecins ont pu extraire de son cerveau ne provenait pas du pistolet semi-automatique de Dorphelus.

Les policiers ont tenté de savoir qui avait donné rendez-vous à Rodgers et à qui ce dernier envoyait des textos ce matin-là.

Ils ont voulu fouiller dans le téléphone BlackBerry Q5 que Rodgers utilisait dans le restaurant et qui a été récupéré sur la Cornwall Road.

Mais dès que l’appareil a été remis en marche par les policiers, une application s’y est activée à distance, et tout le contenu du BlackBerry s’est automatiquement effacé, un peu comme dans le film Mission impossible.

Il s’agit d’ailleurs d’une technologie de protection de plus en plus prisée par les réseaux de trafiquants de haut niveau, notamment au Québec.

Le « f... You crew »

La victime était fichée comme étant une relation proche des Hells Angels du chapitre ontarien de London, selon les services de renseignements policiers de la province.

« Il était activement impliqué dans un club supporteur des motards, le F... You Crew, en plus de tremper dans le trafic de drogue », a précisé le juge Harris.

Le lendemain de la fusillade, trois membres des Hells Angels se sont d’ailleurs présentés au restaurant Sunset Grill d’Oakville.

Ils ont posé des questions aux employés à propos de Rodgers et ils sont eux-mêmes allés examiner les traces de la tentative de meurtre dans le stationnement.

La conjointe de Rodgers a dit aux policiers que celui-ci « ne discutait pas de ses affaires » avec elle, et qu’elle ne lui posait « pas de questions » pour savoir comment il gagnait autant de fric.

Isolé et nerveux

« Je n’en ai pas su beaucoup sur M. Dorphelus », a déploré le juge Harris avant d’imposer une peine au Montréalais, qui s’est avoué coupable de tentative de meurtre.

Issu d’une famille de trois enfants, il a vécu la séparation de ses parents quand il était jeune, et son enfance fut « difficile ».

Dorphelus a abandonné l’école sans compléter son secondaire « pour pouvoir travailler et soutenir sa famille financièrement », a mentionné le magistrat.

Il n’avait pas d’antécédent judiciaire et la police ne lui connaît aucune affiliation avec un gang criminalisé, a noté le juge, en ajoutant que le Québécois est affligé par les remords.

Depuis son arrestation, Dorphelus a dû être emprisonné en isolement pour sa sécurité.

Non seulement est-il devenu une cible potentielle pour les motards, il peut aussi être perçu comme un témoin gênant pour ses complices, même s’il refuse de les dénoncer, a insisté le juge.

« Il se sent déprimé, agité, nerveux et fatigué en même temps », a-t-il ajouté.

Sous-traitants québécois

Le juge Harris a condamné Marley Dorphelus à une peine de 16 ans d’incarcération, desquels il a déjà purgé deux ans et sept mois en détention préventive.

Les motifs de la participation du jeune homme à cette exécution commandée restent mystérieux en raison de son silence et du fait que ses deux complices courent toujours.

Il semble que le crime organisé ontarien fait souvent appel à des « sous-traitants » québécois pour ses basses œuvres.

Selon nos informations, cette thèse est privilégiée par la police dans au moins une demi-douzaine d’homicides ou de tentatives de meurtre visant des motards ou des mafieux en Ontario depuis 2012.