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Pots-de-vin et voyages pour un ex-ingénieur

Matthieu Payen | Agence QMI

L’ex-ingénieur Laurent Gravel risque d’être radié à vie par son ordre professionnel, après avoir été congédié par la Ville de Montréal en 2010.

Photo tirée de Facebook via Le Journal de Montréal

L’ex-ingénieur Laurent Gravel risque d’être radié à vie par son ordre professionnel, après avoir été congédié par la Ville de Montréal en 2010.

Parties de chasse au caribou et de pêche au saumon, enveloppes d’argent comptant. Un ancien ingénieur de la Ville de Montréal reconnaît s’être fait couvrir de cadeaux par des entrepreneurs qui faisaient affaire avec l’administration, tout en niant avoir été au courant de la collusion.

 L’ex-ingénieur Laurent Gravel risque d’être radié à vie par son ordre professionnel, après avoir été congédié par la Ville de Montréal en 2010.

De 2003 à 2012, l’ex-chef de division Laurent Gravel a empoché 85 000 $ de pots-de-vin et voyagé pas moins de 26 fois aux frais d’entrepreneurs.

L’homme de 67 ans a reconnu avoir obtenu ces cadeaux d’une valeur totale de 200 000 $ devant l’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) qui lui reproche d’avoir participé à un système illégal de partage de contrats publics.

«Je n’étais pas au courant [de la collusion], mais je m’en doutais», a pourtant affirmé fin janvier l’ex-cadre de la Ville devant le conseil de discipline de l’Ordre.

Dans les interrogatoires de l’ingénieur retraité menés par les enquêteurs de l’OIQ et déposés en preuves, Gravel identifie des élus, des fonctionnaires et des entrepreneurs qui ont voyagé avec lui ou qui lui ont donné de l’argent.

Certains ont d’ailleurs été cités à la commission Charbonneau, qui avait établi que la collusion avait fait gonfler de 30 % les montants des contrats publics de construction à Montréal.

Le syndic de l’OIQ réclame désormais la radiation à vie de Gravel.

«On s’est demandé si on voulait qu’un ingénieur comme ça revienne dans la gang. La réponse est non», a plaidé le syndic adjoint Alain Ouellette.

Proximité

Gravel avait été congédié par la Ville en 2010 en raison de sa « grande proximité avec des entrepreneurs ».

Selon les documents déposés en preuves devant l’OIQ, il est parti près de trois fois par an en voyage aux frais d’entreprises de construction :

-En juillet, Joseph Giguère, patron de Doncar et Construction Soter, le conviait avec sa conjointe et d’autres couples à des voyages de pêche ;

-En août, Giguère l’invitait dans une pourvoirie du Grand-Nord pour chasser le caribou et pêcher le saumon ;

-En novembre, Gravel embarquait avec un groupe de chasse organisé par Lyan Lavallée, patron de Ciments Lavallée.

Retours d’ascenseur

L’ex-ingénieur a avoué avoir remis à trois reprises à Joseph Giguère des listes confidentielles de soumissionnaires sur des contrats de la Ville.

Gravel a également reconnu avoir autorisé de faux extra à Lyan Lavallée et à Joey Piazza, de TGA Construction. Il dit aussi avoir facilité des opérations de dynamitage de Domenico Arcuri, de Construction DAMC et Mirabeau Construction.

Enfin, il a affirmé avoir accepté de fausser deux fois les résultats de comités de sélection pour favoriser des compagnies, à la demande de l’ancien directeur des travaux publics de Montréal Robert Marcil.

Malgré tout, Gravel conteste la demande de radiation permanente de l’OIQ, affirmant n’avoir rien fait pour plusieurs entrepreneurs qui l’ont gratifié.

«Que ces pots-de-vin aient eu un effet ou non, ça n’a pas d’importance, a répliqué l’avocate du syndic, Sharon Godbout. Les entrepreneurs avaient la perception que ça favorisait leurs affaires, ce qui alimentait le système de collusion.»

La juge administrative Isabelle Dubuc rendra dans les prochaines semaines sa décision sur la sanction à infliger à l’ingénieur retraité.

Près de trois voyages par an

En près de 10 ans, Laurent Gravel a pris près de 4000 photos de ses voyages. Il les a remises à l’UPAC et à l’Ordre des ingénieurs, qui ne les a pas déposées en preuves. Mais les interrogatoires de l’ex-ingénieur permettent d’identifier les élus, fonctionnaires et entrepreneurs présents.

RIVIÈRE DELAY, NUNAVIK

De 2003 à 2012, sauf en 2011, au mois d’août

De 3500 à 6500 $, selon qu’il était possible ou non de chasser le caribou

Chasse au caribou, pêche au saumon, à la truite grise et à la truite mouchetée

INUKSHUK LODGE, NUNAVIK

Juillet 2004

5000 par couple

Pêche

POURVOIRIE KENAUK, OUTAOUAIS

De 2004 à 2006 en novembre

500 $

Chasse au chevreuil

LAC MANITOU, CÔTE-NORD

Juillet 2005 et 2009

5000 $ par couple

Pêche à la truite mouchetée

FINGER LAKE, NUNAVIK

Août 2006

4500 $ par couple

Pêche à la truite mouchetée

L’ODYSSÉE BORÉALE, CÔTE-NORD

Juillet 2007

4000 $ par couple

Pêche à la truite mouchetée

ANTICOSTI

De 2007 à 2012 en novembre

4000 $

Chasse au chevreuil

NORTHERN LIGHTS LODGE, LABRADOR

Juillet 2008

5000 $

Pêche à la truite mouchetée, à la truite grise et au brochet

LAC MUSQUARO, CÔTE-NORD

Juillet 2008

4000 $ par couple

Pêche au saumon et à la truite mouchetée

DOMAINE CLÔTURÉ, BEAUCE

Octobre 2009

3500 $

Chasse au cerf rouge

Parmi les personnes identifiées sur les photos de Laurent Gravel, on retrouve trois maires de l'époque:

Jean-Marc Robitaille, Terrebonne

Lionel Martel, L’Assomption

Hubert Meilleur, Mirabel

Des fonctionnaires de l'époque

Robert Marcil, directeur des travaux publics de Montréal

Claude Lachance, directeur des travaux publics de Pierrefonds

Yvon Rousseau, directeur des travaux publics de LaSalle

Marc Bouchard, directeur du génie à Terrebonne

Denis Tremblay, ingénieur à Repentigny

Des entrepreneurs de l'époque

Joseph Giguère, Doncar et Construction Soter

Joseph Carola, Jeskar

Lyan Lavallée, Ciments Lavallée

Normand Trudel, Transport Excavation, Mascouche

André de Maisonneuve, BPR-Triax

Rick Andreoli, Canbec

Franco Capello, Excavation Super

René Mergl, Nepcon

1000 $ remis dans une toilette

Robert Marcil a reconnu devant la commission Charbonneau s’être fait payer en 2008 un voyage de 50 000 $ en Italie par l’entrepreneur Joe Borsellino.

Laurent Gravel a raconté aux enquêteurs de l’Ordre des ingénieurs qu’il s’était fait remettre 1000 $ en 2009 dans la salle de bain d’un restaurant de la rue Ontario, à Montréal, par Robert Marcil, alors directeur des travaux publics de la Ville.

Gravel dit avoir été récompensé après avoir truqué un comité de sélection de la Ville pour l’attribution à Groupe Séguin d’un contrat dans la rue de Clichy, dans le quartier Pointe-aux-Trembles.

Cette révélation va dans le sens des propos du patron de Groupe Séguin, Michel Lalonde, qui avait affirmé devant la commission Charbonneau avoir remis 2000 $ à Marcil pour obtenir ce contrat. Celui-ci avait ensuite nié.

Marcil, qui travaille aujourd’hui pour Groupe Civitas, avait également nié devant la commission être au courant de la collusion, même s’il avait voyagé plusieurs fois aux frais d’entrepreneurs. Excédée, la juge France Charbonneau lui avait demandé s’il était «un imbécile ou incompétent».

Deux Québécois à New York

L’amitié entre Laurent Gravel et l’ex-directeur des travaux publics de Montréal, Robert Marcil, remonte à 2002, quand les deux hommes ont été embauchés comme chefs de division à la ville-centre. Gravel venait de Saint-Laurent et Marcil de LaSalle, ce qui fait dire à Gravel qu’en atterrissant à la ville-centre, « nous étions comme deux Québécois à New York ». Les deux hommes sont allés sept fois à la chasse ensemble.

85 000 $ en pots-de-vin

Laurent Gravel a avoué à l’UPAC, puis à l’Ordre des ingénieurs, avoir reçu de l’argent comptant entre 2003 et 2010 de la part des personnes suivantes :

Lyan Lavallée (Ciments Lavallée) | 5000 $

Joey Piazza (TGA Construction) | 2 x 20 000 $

Domenico Arcuri (Construction DAMC et Mirabeau Construction) | 1 x 6000 $ et 2 x 3000 $

Michel Lalonde (Groupe Séguin) | 2 x 2000 $ réclamés par Gravel et un autre 2000 $

Joseph Carola (Jeskar) | 5000 $

Paolo Catania (Catcan) | 5000 $

Tony Conte (Conex Construction) | 5000 $

Nicolo Milioto (Construction Mivela) | 2 x 3000 $

Robert Marcil (Ville de Montréal) | 1000 $

Lors de son interrogatoire par l’Ordre des ingénieurs, les enquêteurs ont établi une liste des pots-de-vin empochés par Laurent Gravel. Ce dernier a signé en bas du document.

Argent déjà dépensé

Laurent Gravel a indiqué que les 85 000 $ de pots-de-vin qu’il a reçus ont été placés au fur et à mesure dans un coffret de sûreté par sa femme qui travaillait à la Banque de Montréal. L’ex-ingénieur a confié qu’il ne restait plus rien de l’argent puisqu’il l’a entièrement dépensé pour aider sa famille, voyager et payer son avocat quand il a contesté son congédiement de la Ville de Montréal.

«Pour ta famille»

Gravel s’est rendu au moins deux fois dans les bureaux de Nicolo Milioto, ex-patron de Mivela Construction et surnommé Monsieur Trottoirs. Selon l’ex-ingénieur, l’entrepreneur décrit à la commission Charbonneau comme un proche de la mafia lui remettait de l’argent en disant: «Pour ta famille».