/finance/homepage

Bordel informatique à la Régie des alcools, des courses et des jeux

Nicolas Lachance | Journal de Montréal

Malgré dix ans de travaux, de multiples reports, la refonte du système informatique d’émission des permis d’alcool connaît encore des ratés, si bien qu’il en coûtera trois fois plus cher que prévu à l’origine avant qu’il ne soit fonctionnel.

La refonte du système Acolyte devait coûter 3,5 M$ et entrer en service en 2013.

Or, en 2018, discrètement, le ministère de la Sécurité publique (MSP) a ajouté une somme de 5 M$ au budget global du projet.

Il s’agissait de compléter le système, empêtré dans les retards et les dérives ministérielles.

Le ministère a également remis le compteur à zéro, effaçant les traces des retards successifs alors que, selon l’information présentée dans le Tableau de bord du gouvernement du Québec, 70 % du projet seulement avait été réalisé.

Le but du nouveau système Acolyte était pourtant « d’assurer la survie et la continuité des opérations » et faciliter l’émission des permis d’alcool, car la technologie utilisée datait de 1984 et était désuète.

La Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ), qui est responsable de ce projet, se défend et soutient qu’il s’agit « d’ajustements au système initial » en cours de réalisation (voir autre texte).

Difficultés

Déjà en 2015, un rapport d’audition des sous-ministres et des dirigeants d’organismes publics sur la gestion administrative, obtenu par notre Bureau d’enquête, révélait les graves lacunes du projet.

À ce moment, le déploiement d’Acolyte avait atteint 12 % de retard.

Dans ce document, les membres du comité s’inquiétaient de l’absence d’échéancier pour réaliser les quatre phases d’Acolyte.

La RACJ avait expliqué que l’ampleur des travaux allait « nécessiter des mois d’ajustement », soulignant qu’il était important de « réussir d’abord la mise en place de la première phase » avant de passer aux autres.

Elle plaidait que les difficultés de démarrage du projet Acolyte étaient « hors de son contrôle ».

Reports successifs

Dans l’opposition, l’actuel ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, Éric Caire, avait d’ailleurs questionné et critiqué le gouvernement libéral pour les retards d’Acolyte. Il réclamait des explications pour cette dérive.

Le leader du gouvernement de l’époque, Jean-Marc Fournier, avait alors répondu en pourfendant le prestataire de services TechSolCom, et ce, parce qu’il avait annoncé « plusieurs reports successifs ».

TechSolCom venait d’être rachetée par R3D, avait mentionné M. Fournier, assurant que l’entreprise avait promis de remettre le projet sur les rails. Le leader du gouvernement avait également indiqué que le MSP avait « mis en place plusieurs mesures de redressement ».

Or, quatre ans plus tard, les coûts ont explosé et le système est encore loin d’être complété. Seule la demande de « permis de réunion » en ligne a été livrée en juin 2017.

« Ç’A ÉTÉ L’ENFER », DIT LE PROPRIO DU BISTRO ST-MALO

Le nouveau propriétaire du Bistro St-Malo sur la rue Saint-Paul, à Québec, a enragé pendant trois mois et dépensé des milliers de dollars en raison des ratés du système de délivrance des permis d’alcool.

Philippe Racine a racheté le fonds de commerce du Bistro St-Malo au début du mois de décembre.

Le propriétaire précédent y détenait un permis d’alcool depuis 30 ans. Or, la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) exigeait que M. Racine fasse une nouvelle demande.

« Ç’a été l’enfer jusqu’à la dernière journée. J’ai failli le perdre parce que la RACJ avait des problèmes avec les demandes, a signalé le restaurateur. Ç’a été trois mois de déboires pour réussir à l’obtenir. »

Tout était compliqué, dit-il, à commencer par la plateforme Web de l’organisation.

« On ne peut rien remplir sur internet. Il faut que tout soit fait à la main, relate M. Racine. En arrivant sur la page Web, j’étais convaincu que ça allait se faire facilement. [...] Au final, j’ai frappé un mur. Il n’y a rien d’évident. »

Documents égarés

Le pire, selon lui, c’est qu’il ne s’agissait pas réellement d’une nouvelle demande, mais plutôt d’une récupération de permis.

Philippe Racine a pu utiliser le permis qui était en vigueur durant quelques semaines, mais il devait récupérer les documents liés au permis déjà en vigueur. Des informations que la RACJ détient habituellement.

L’organisation n’a toutefois jamais retrouvé le dossier. « Ils n’ont rien trouvé dans leur système informatique. Ainsi, ils ont déclaré que le permis d’alcool de l’endroit n’était plus valide. Ils avaient tout perdu. »

Afin d’obtenir un permis, il faut remplir un « tableau d’occupation » et remettre les plans d’architecte du restaurant.

Même si la RACJ a déjà détenu cette paperasse, le nouveau propriétaire a dû débourser 4000 $ pour tout refaire.

« Que ça bouge »

L’ancien député libéral André Drolet, qui a œuvré durant toute sa carrière politique à améliorer la vie des restaurateurs, admet qu’il faut que les choses « bougent » dans le dossier des permis d’alcool.

André Drolet, Ancien député libéral

PHOTO SIMON CLARK

André Drolet, Ancien député libéral

« Ce n’est pas facile pour ces gens-là au quotidien. Et il y a des complexités comme ça qui sont aberrantes [...]. Est-ce que je suis déçu que cet outil-là ne soit pas encore facilitateur pour nos restaurateurs et nos gens de l’hôtellerie qui ont à faire pour demander un permis d’alcool ? Effectivement, je vous réponds que oui », a mentionné M. Drolet.

DE NOUVEAUX MILLIONS À LA MÊME FIRME

Même si la firme informatique responsable du projet a cumulé les retards, la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) a tout de même décidé de lui redonner 3,2 M$ de gré à gré afin que la plateforme réponde à de nouvelles exigences.

Pour se défendre, la RACJ mentionne que « les modifications législatives et réglementaires, telles que la mise en œuvre du permis d’alcool unique par catégorie, par établissement, et la licence unique d’exploitation de site de loterie vidéo » ont engendré un changement de coût du système informatique.

C’est pour cette raison que la RACJ a décidé de continuer avec la firme R3D.

Ajustement des délais

Pourtant, ces changements législatifs ont été annoncés en 2015.

« Il faut se rappeler que le projet initial a pris naissance six ans plus tôt [...] Une actualisation a donc été nécessaire afin que celui-ci corresponde aux nouvelles réalités.

Conséquemment à ces ajustements, le délai de livraison du projet a été revu.

Les travaux actuels respectent le nouvel échéancier », a plaidé Joyce Tremblay, la porte-parole de la RACJ.

Or, selon les documents ministériels, les premières ébauches de ce projet sont nées en 2009-2010.

Frais internes

« La différence entre la somme de 5 M$ autorisée et le contrat de 3,2 M$ octroyé à R3D Conseil inc. est attribuable aux frais internes de la RACJ et du ministère de la Sécurité publique dans la réalisation du mandat », a indiqué Mme Tremblay.