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Trudeau a-t-il abandonné ses femmes?

Emanuelle Latraverse – TVA Nouvelles

Rappelez-vous l’image de ce matin du 4 novembre 2015. Justin Trudeau entouré de son premier conseil des ministres sous un soleil radieux. Quinze femmes, quinze hommes.

Pourquoi avait-il insisté pour former un cabinet paritaire ? Parce que nous sommes en 2015, avait-il répondu.

Paritaire, et symbolique surtout. Chacune de ses femmes incarnait une part de modernité.

Mélanie Joly, jeune, ambitieuse, québécoise. Elle avait osé affronter Denis Coderre à la mairie de Montréal. Quel beau symbole pour piloter la Culture en ces temps troubles.

Maryam Monsef, réfugiée afghane, sa famille a fui les talibans. Arrivée au Canada à 11 ans, quel symbole éloquent pour piloter la réforme du mode de scrutin.

Jody Wilson-Raybould, ancienne procureure, chef autochtone de la Colombie-Britannique, fille du chef Bill Wilson qui avait osé dire à Pierre-Elliott Trudeau lors des négociations constitutionnelles, que sa fille serait un jour premier ministre, nommée Procureur générale du Canada. Une première femme dans ce poste, autochtone de surcroit !

Que reste-t-il de tant de promesses ? Des rêves brisés, des femmes trop facilement discréditées, un gouvernement en crise.

Les voies ensoleillées de 2015 ont laissé la voie à une profonde remise en question au sein de ce gouvernement. Ses lettres de créance féministes sont ternies.

On a longuement disséqué les échecs respectifs de chacune.

Maryam Monsef a échappé le ballon sur la réforme démocratique. On la disait trop partisane, mal préparée. Mélanie Joly a cédé devant les géants du web dans le cadre de sa nouvelle politique culturelle. Peu de ministres ont été aussi ridiculisées.

Jody Wilson-Raybould, a-t-elle payé le prix d’avoir tenu tête au bureau du premier ministre dans le dossier de SNC-Lavalin, était-elle vraiment une « épine dans le pied du cabinet », caractérielle et difficile, comme le disent certains? Qui sait...

Mais dans chacun des cas, la même question se pose : auraient-elles mieux réussi si elles avaient eu un véritable appui de leur premier ministre et de son entourage ?

Après tout, Maryam Monsef était prise à piloter un projet dont les dés étaient pipés d’avance en faveur des libéraux, sans réelle volonté de compromis pour gagner l’adhésion des partis d’opposition.

Mélanie Joly, n’aurait jamais pu taxer Netflix. Les libéraux en avaient fait une promesse électorale sacrée, une ligne rouge politique infranchissable face à des années de débat partisan face à Stephen Harper.

Et si Jody Wilson-Raybould a réussi à résister aux pressions présumées dans le dossier SNC-Lavalin, Justin Trudeau ne peut dissiper l’idée qu’elle a payé le prix d’avoir été une femme qui osait faire à sa tête.

Surtout chacune de ces femmes a subi les campagnes de ragots et de dénigrement qui caractérise le monde politique. Paresseuse, au-dessus de ses affaires, incompétente, difficile, caractérielle, idiote et j’en passe.

Beau bilan ! Les ministres conciliantes ont payé, la ministre têtue aussi.

Vendredi, Justin Trudeau a finalement dénoncé les commentaires sexistes et racistes qui ont alimenté tous les débats autour de la démotion de Jody Wilson-Raybould en janvier.

Bravo. Mais pourtant, ces commentaires sexistes, misogynes, lui et son entourage les ont tolérés pendant de nombreuses semaines quand ça servait leurs intérêts. Tout comme, ce fut le cas à l’égard de Mélanie Joly et Maryam Monsef à l’époque.

Je ne dis pas ici que ces femmes ministres sont au-dessus de tout reproche. Mais elles ont toutes payé plus cher leurs erreurs, que leurs collègues masculins. Elles ont toutes été dénigrées dans le processus.

Aujourd’hui Maryam Monsef est totalement effacée, Jody Wilson-Raybould murée dans son silence. Aujourd’hui Mélanie Joly porte l’odieux de multiplier les entrevues pour défendre son gouvernement au cœur de la tempête.

C’est le lourd prix à payer pour refaire sa place au sein de ce gouvernement. Parce qu’on est en 2019 !

 

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