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La grande erreur de Justin Trudeau

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

TVA Nouvelles

On la disait une épine dans le pied du conseil des ministres, elle est aujourd’hui la rose du caucus libéral. Intouchable, mais potentiellement empoisonnée.

La femme qui a plongé le gouvernement Trudeau dans la pire crise depuis son élection est toujours députée libérale à part entière.

Le caucus s’est rallié, les rangs se sont refermés pour protéger la marque libérale. La femme-symbole a fait fléchir les géants.

Peu importe l’issue de cette crise, Jody Wilson Raybould aura surtout servi une vieille leçon de politique à son premier ministre: ne jamais sous-estimer son adversaire. Car à partir du moment où il l’a rétrogradée, elle est devenue une adversaire.

Jouer le tout pour le tout

Quand même les journalistes politiques les plus chevronnés sont bouche bée, c’est dire le surréel de la scène qui se déroule sous nos yeux depuis mardi. Au lendemain de la démission-choc du plus proche conseiller de Justin Trudeau, l’ex-ministre qui a plongé son gouvernement dans la tourmente était reçue au conseil des ministres.

On comprend que Jody Wilson-Raybould voulait s’expliquer, protégée par le sacro-saint secret du cabinet. Il y a de quoi, cette ancienne ministre vedette, symbole du féminisme et de la réconciliation promis par Justin Trudeau, par son seul silence, a réussi à plonger son gouvernement dans la pire crise politique depuis son élection.

Certains diront qu’ayant eu la tête de Gerald Butts, l’heure était venue de faire amende honorable.

Or loin de dissiper les doutes sur cette affaire, elle continue de les entretenir. «Il ne m’appartient pas de lever le secret professionnel auquel je suis tenue, a affirmé Jody Wilson-Raybould en Chambre. J’espère que j’aurai la chance de dire ma vérité.»

Bilan mitigé, démotion mal avisée

Objectivement, tout a commencé bien avant la manchette du «Globe and Mail» le 7 février février qui alléguait que l’ex-ministre de la Justice avait subi des pressions dans le dossier de SNC-Lavalin. Tout a plutôt commencé le 13 janvier dernier, le jour où celle-ci a été rétrogradée au poste de ministre des Anciens combattants. Sous ses airs de défendre son bilan, la lettre qu’elle a publiée ce jour-là laissait présager le règlement de comptes à venir.

Soyons clairs, quoiqu’elle en dise, le bilan de Jody Wilson-Raybould à la Justice demeure mitigé.

Sa loi sur l’aide médicale à mourir est déjà contestée devant les tribunaux pour n’avoir respecté ni l’esprit ni la lettre du jugement de la Cour suprême.

Sa réponse au jugement Jordan qui permet l’arrêt des procédures en cas de délais judiciaires trop longs est loin d’être satisfaisante. Elle a trainé les pieds dans la nomination de nouveaux

juges, elle a mis près de deux ans à accoucher d’une loi pour remédier aux délais devant les tribunaux. Quelle ironie, que des dirigeants de SNC-Lavalin, soient justement épargnés à cause de ces délais !

Ajoutez sa piètre réputation, les reproches d’une personnalité caractérielle, si elle avait de quoi surprendre, sa démotion pouvait s’expliquer.

Le calcul politique était classique: en bonne libérale, en bonne élève, elle allait faire comme tant d’autres auparavant et encaisser l’humiliation sans broncher.

Le problème c’est que Justin Trudeau lui-même l’avait érigée en symbole intouchable: première femme ministre de la Justice, première autochtone à occuper ce poste.

À tort ou à raison, contrairement à son premier ministre, Jody Wilson-Raybould a pleinement saisi l’arme politique redoutable que représente ce symbole. Et, oui, elle l’a exploitée à fond, sans dire un mot.

Justin Trudeau a commis l’erreur d’oublier le vieux dicton: gardez vos amis près de vous et vos ennemis encore plus près.

Un gouvernement à genou

À la lumière de la déroute qui semble affliger le gouvernement Trudeau depuis deux semaines, on comprend qu’il n’a ni vu venir le coup ni su évaluer le potentiel de dommages que pouvait infliger l’ex-ministre.

Au fil des jours, son silence est devenu une arme. Les explications et justifications parfois contradictoires du premier ministre n’ont fait qu’alimenter la tempête.

Pourquoi ?

Parce qu’il semble aujourd’hui évident, que Justin Trudeau et son entourage ont sous-estimé la force et la détermination de Jody Wilson-Raybould.

Ils l’ont épargnée, puis laissée seule dans la tempête, avant de tenter de l’enrôler dans leurs justifications, avant de la dénigrer, puis l’accuser à mots couverts, pour enfin la défendre. Tout ça sans qu’elle ait dit un mot, ou presque.

Plusieurs libéraux font le calcul que dès qu’elle brisera ce silence, qui la protège, elle s’effondrera et, avec elle, le mythe qu’elle a érigé. Sa parole, ses contradictions, permettraient ainsi de mettre enfin un terme à la tourmente qui paralyse le gouvernement.

Le pari est légitime, mais il demeure risqué.

Puglass, de son nom autochtone, la femme née d’un peuple noble, semble encore contrôler l’avenir de ce gouvernement qui l’a projetée au sommet avant de la tasser.